dimanche 25 juin 2017| 27 riverains
 

Une association valorise des couturiers de la Goutte d'Or

Photos : © Bruno Lemesle

L’association les Gouttes d’Or de la mode et du design a pour objectif la valorisation du travail des artisans de ce quartier du 18e arrondissement de Paris. Portrait de trois couturiers adhérents : Alexandre Zongo, Fadel Saloum Ould et Vanly Diabaté.

C’est un projet ambitieux. Sa philosophie : utiliser les atouts d’un quartier du 18e arrondissement de Paris, celui de la Goutte d’Or et ses myriades d’artisans. Maroquiniers, stylistes, bijoutiers, couturiers, designers, ont adhéré à une association, née en 2012, Les gouttes d’or de la mode et du design. Ils sont 25 adhérents aujourd’hui. But de l’association : s’appuyer sur les savoirs faire, s’ouvrir au marché, créer des emplois.

En mars 2014, l’association a été lauréate du prix des pôles territoriaux de compétitivité économique, doté d’un montant de 190000 euros sur trois ans. Elle figure désormais sur .paris, le site web de la ville, en ambassadrice de la mode et du design. Elle bénéficie aussi d’un soutien financier de la région Iles-de-France (85000 euros).

Potentiel économique et artistique

Pour s’ouvrir au marché extérieur, un atelier de production et un showroom, sont en train d’être mis en place rue des Gardes. À l’heure où consommateur et fabricants recherchent production locale, écologie, et économie responsable, Les gouttes d’Or misent sur cette émergence-là. C’est le pari de Fabienne Goudeau, coordinatrice de l’association, qui précise : « Il y a une cohérence à ce regroupement : la notion de territoire, et la mise en avant d’une image de qualité. »

Dernière création au sein de cette association, une coopérative qui vient de se monter en direction des couturiers africains du quartier. Ils sont nombreux, travaillent généralement dans de petites structures, de façon relativement informelle (généralement pour du sur-mesure et pour une clientèle essentiellement africaine). Trois couturiers figurent à la tête de la coop : Alexandre Zongo, Fadel Saloum Ould et Vanly Diabaté. Leurs parcours donnent la mesure des difficultés rencontrées, et rend compte aussi du formidable potentiel économique et artistiques de ces fans de mode.

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Fadel Saloum Ould (à gauche) dans son atelier, avec Ali.

Alexandre Zongo, la cinquantaine ronde est tout en douceur. Chez lui, cohabitent magnifiques pagnes burkinabé, tissus comoriens et bataillons de robes fluides et colorées. Sa clientèle : « Des femmes fortes africaines ou européennes qui ne trouvent pas leur bonheur en boutique. » Les temps forts de son activité : « Mai, juin juillet pour les baptêmes et les mariages. » Alexandre a commencé petit, quelque part près de Yamoussoukro, dans son pays natal, la Côte d’Ivoire. « J’avais dix ans, on m’a confié à un tailleur pour homme, je ne faisais qu’allumer le fer à repasser au charbon et mettait toute mon énergie à faire qu’il ne s’éteigne pas. C’était très dur mais j’ai pris goût au métier. »

La rencontre avec Chris Seydou, célèbre styliste malien qui a notamment travaillé avec Yves Saint Laurent, a déclenché chez Alexandre, une vraie vocation. Il devient son assistant à Abidjan, puis le suit à Paris. Le jeune homme y alterne le travail avec Seydou et une formation au modélisme, puis au dessin. Il fait ensuite cavalier seul dans le quartier du Sentier : « Un bureau de style rue d’Aboukir où je faisais la coupe, le patronage, le montage des prototypes, la gradation (ndlr, les tailles), puis rue Réaumur, chez Georges Barel, où je me suis spécialisé dans le flou et aussi dans la lingerie. »

Sous-traitance pour Chanel et Kenzo

Alexandre Zongo est resté 19 ans dans le Sentier. Et comme il est curieux, il a aussi suivi une formation en création d’entreprise avant d’ouvrir Mazalay couture, rue Léon. Mais il n’est pas très satisfait de son sort : « Je ne travaille vraiment que trois ou quatre mois par an. La demande n’est pas suffisante. La coopérative va nous permettre de travailler autrement, de nous adresser à des marques qui cherchent à fabriquer localement. Il y a des boutiques qui ont des difficultés à trouver des ateliers pour des petites séries. Les usines asiatiques envoient jusqu’à 5000 pièces, ce sont de trop gros stock à écouler. Et c’est notre chance ! »

Pas d’enseigne : depuis la rue, on ne voit pas grand chose de l’atelier de Fadel Ould Soum. C’est que Fadel (son nom couture) travaille déjà à l’extérieur du quartier de la Goutte d’Or, avec ses deux frères, Ali et Alioun. Longiligne, élégant, le mètre de couture en bandoulière, l’homme est un brin taiseux. Il a pourtant lui aussi un sacré parcours : « J’ai acheté l’atelier de la Goutte d’Or en 2007. Et j’ai travaillé pour des marques à Bordeaux (Valerian couture, Madina...). Je réalise aussi des tenues de scène pour le théâtre (Les demoiselles d’Avignon) et de la sous-traitance pour Chanel et Kenzo. »

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Alexandre Zongo, dans son atelier de la rue Léon, Mazalay Couture.

Fadel est né à Nouakchott, en Mauritanie, en décembre 1966. Il a suivit des études et son apprentissage à Dakar, au Sénégal, « dans des ateliers, des petites structures », raconte-t-il. C’est à Rome, à 22 ans, qu’il a appris la coupe et la couture. Il crée ensuite son premier atelier à Nouakchott, puis le transplante, en 1989, dans le 10e arrondissement de Paris. Il arrête tout neuf ans plus tard : « Pour des raisons personnelles. J’ai pris du recul et j’ai voyagé en Asie notamment à Bangkok, en Thaïlande, où j’ai vu s’installer les grands couturiers. » Retour à Paris en 2005, où, raconte-t-il, « j’ai été appelé par le styliste Patrick Rubinstein qui m’a confié la responsabilité de sa création. »

« J’aime le rétro, les robes des années 40 et 5O et travailler le lin, la viscose et la soie », souligne Fadel Ould Soum. Et il ajoute : « J’ai du mal à faire reconnaître mon travail. Il faut changer la réputation et la configuration du quartier. Il y a ici des artisans qui ont du talent mais qui ne sont pas outillés pour exercer un travail aux normes européennes. » La coopérative devrait permettre de mutualiser les moyens de production et faire venir des créateurs au show room. « Et de travailler avec des centrales d’achat », précise Fadel.

« C’est pas évident d’embaucher »

Vanly Diabate est le benjamin du trio. Il a 34 ans, une bouille rieuse et pourtant, pas vraiment le moral : « Je fais uniquement du sur-mesure et c’est pas rémunéré comme il faut. Il n’y a pas de prix fixe. Je gagne environ 800 euros par mois. » Vanly se lève tôt et travaille tard. Seul, mais aussi parfois avec Pape et Yaya, « pour les coups de main ». Il le déplore : « C’est pas évident d’embaucher. » Dans son échope, rue Marcadet, c’est un festival de wax et de bazin, célèbres tissus africains. De la couleur, un beau désordre, et, sur cintres, ce qu’il appelle des « camisoles » (bustiers), des boubous, des robes droites. De la couture africaine pour une clientèle ad hoc.

Vanly est né à Gagnoua, un village de Côte d’Ivoire. Mais c’est à Abidjan qu’il fait ses armes. « À dix sept ans, ton père te prend et il va voir le patron avec toi, raconte Vanly. "Tu vas apprendre un métier". Le Monsieur t’embauche comme apprenti s’il a de la place et à la fin du mois, il te donne dix, vingt euros. C’est là que j’ai appris à faire les camisoles, les robes, les jupes. »

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Vanly Diabaté et Yaya, qui vient parfois lui prêter main forte.

Le jeune homme parvient à créer sa boutique, Ali Couture, dans la capitale ivoirienne. Mais là, ce sont les troubles politiques qui le font déguerpir. On est en 2002, direction Paris et la Goutte d’Or : « J’ai travaillé d’abord rue Saint Luc, chez un Sénégalais, puis j’ai tenu ma première boutique rue Jean François Lépine. Quand j’ai entendu parler des Gouttes d’Or de la mode, j’ai adhéré tout de suite. »

Vanly travaille encore à l’Africaine : du sur-mesure, pas de patron, pas de connaissance des tailles. Mais il apprend : « Je suis les cours municipaux de couture. Entre autres techniques, j’apprends la coupe à plat. » « Pas question, poursuit-t-il, de travailler exclusivement avec notre clientèle habituelle. Nous devons accéder à d’autres marchés, apprendre à confectionner des vêtements de type européens, des vestes, des tailleurs. Je veux m’améliorer. »

« Un désir de mixité sociale »

Bruno Le Louër, styliste français, spécialiste en mode homme, membre des Gouttes d’or, a conseillé les futurs membres de la coopérative. Pour lui, « ce projet à du sens. Ce n’est pas un produit marketing. Il y a aussi un désir de mixité sociale, lequel doit permettre aux Africains de sortir du communautarisme dans lequel ils s’isolent. Personnellement, je respecte leur expérience en atelier. Ce sont des cliniciens, ils ont l’œil ».

Les couturiers de la Goutte d’Or travaillent dans un marché très concurrentiel, dominé par les vêtements venus d’Asie. « On ne peut pas fabriquer moins cher que la Chine, poursuit Bruno Le Louër. On va se diriger sur un marché haut de gamme. On a le soutien de la Ville de Paris, de la région Ile-de-France et de l’Etat. Il nous reste à générer du chiffre d’affaires et à être autonomes dans trois ans. »

Dans la vitrine d’Alexandre Zongo, il y a une robe en pagne burkinabé, blanche à encolure bateau bleu pâle. Elle est magnifique et a tapé dans l’œil d’un commercial en visite au service d’une styliste connue pour son goût du made in France. Un premier pas.

Reportage photo et portfolio : © Bruno Lemesle

Les gouttes d’or de la mode et du design : www.madeingouttedor.com
Mazalay couture, 10 rue Léon ;
Fadel couture, 15 rue Affre ;
Aly Couture, 14 rue Marcadet

Pour lancer le portfolio, cliquer sur une image, puis sur la X en bas à droite sur la photo.

Portfolio

Dans l'atelier de Vanly Diabaté. Dans la boutique de Vanly Diabaté. Dans la boutique de Vanly Diabaté. Alexandre Zongo et Cynthia. Cynthia et Alexandre Zongo. Cynthia. Fadel Saloum Ould. Fadel Saloum Ould et Ali. Fadel Saloum Ould. Alexandre Zongo. Alexandre Zongo. Vanly Diabaté. Vanly Diabaté. Vanly Diabaté.

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