lundi 1er septembre 2014| 222 riverains
 

Les écrivains publics, témoins des difficultés des immigrés

Ils sont la plume de ceux qui ne savent pas comment écrire. Les écrivains publics de l’Accueil Laghouat, dans le 18e arrondissement de Paris, donnent de leur temps pour aider ces gens perdus dans les demandes administratives. Ambiance d’une permanence, un mardi soir.

« Monsieur le Préfet ». Les mots s’inscrivent sur l’écran d’ordinateur. Ce mardi soir, à l’Accueil Laghouat, dans le 18e arrondissement de Paris, Claude Fordy, écrivaine publique et présidente de l’association, écrit la lettre de Rachid, un français d’origine marocaine. La soixantaine, il vient d’Ermont, dans le Val d’Oise. C’est un ami du quartier de la Goutte d’Or qui lui a parlé de cette permanence d’écrivains publics. « Il n’y a pas d’écrivains publics dans ma ville, explique-t-il. Je veux écrire à la préfecture pour les informer que ma femme m’a quitté, et qu’elle était avec moi pour les papiers ».

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« Parfois, on essaie de leur faire comprendre que certaines choses sont délicates ou qu’il n’est pas dans leur intérêt d’écrire tel point », une bénévole.

« On va faire un récapitulatif chronologique, lui indique Claude Fordy. Quand vous êtes vous marié avec madame ? » Les questions se succèdent. Rachid répond, preuves à l’appui. Une photocopie de pièce d’identité, une demande de naturalisation et son acceptation, un extrait d’acte de mariage. Des sésames indispensables pour être aidés par l’association, qu’il tire de la pile de papiers étalés sur la table, à côté de l’ordinateur.

« Vous tenez vraiment à ce que l’on écrive que votre ancienne femme a vidé votre compte en banque et qu’ensemble vous avez acheté une maison au Maroc ?, interroge l’écrivaine publique. Ca fait partie de votre vie privée, vous savez. Je ne sais pas si cela intéressera la préfecture. » Mais Rachid le souhaite. Claude Fordy s’exécute.

« Une fausse déclaration, c’est embêtant ! »
« On est là pour écrire à la place des gens, explique-t-elle. Parfois, on essaie de leur faire comprendre que certaines choses sont délicates ou qu’il n’est pas dans leur intérêt d’écrire tel détail. » Comme ce cuisinier qui souhaitait toucher une pension d’invalidité en déclarant ne pas pouvoir plier son auriculaire. Ou comme ces personnes indiquant ne pas avoir de télévision sur leur déclaration d’impôts. « On les prévient : une fausse déclaration, c’est embêtant ! ajoute Bénédicte Mei, bénévole depuis sept ans. D’une façon générale, il ne faut pas qu’ils oublient qu’ils s’engagent, que ce sont eux qui sont responsables de ce que l’on écrit. La relecture de la lettre, à la fin, et la signature, sont là pour le leur rappeler. »

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Chaque demandeur doit apporter les papiers qui serviront ensuite à rédiger le courrier.

À chaque permanence, une quinzaine de personnes défilent à l’Accueil Laghouat. En 2009, 1160 dossiers ont été traités. Des demandes de logement, des formulaires de la CAF, des déclarations d’impôts, des lettres à la préfecture, à la mairie, des dossiers de régularisation. Certaines d’entre elles sont analphabètes. La plupart ne savent pas comment rédiger ces papiers ou sont totalement perdus dans le système administratif français.

« Pour un dossier de demande au logement, par exemple, on cherche des preuves qui les aideront, note Bénédicte Mei. On joindra des documents sur la santé des enfants, qui prouvent que leur logement actuel est insalubre. » Les écrivains publics découvrent ainsi les conditions de vie de ces populations. « On se rend compte de l’exploitation incroyable de cette population, des difficultés qui jalonnent leur vie ici », ajoute la bénévole.

Histoires complexes, demandes simples
Mais pas question, face à la misère, de montrer de la pitié. « Les gens attendent que nous soyons forts devant eux. Cela n’empêche pas d’être dans la compassion. Il faut susciter la confiance pour qu’ils nous expliquent leur situation, leur histoire, et que l’on puisse ensuite mieux les aider. »

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En plus des permanences d’écrivain public, l’Accueil Laghouat propose des cours d’alphabétisation et de l’accompagnement à la scolarité.

Les histoires sont parfois complexes. C’est le cas de ce chômeur qui souhaitait remplir sa déclaration d’impôts, et qui accumulait 45 000 euros de revenus. « Deux autres personnes travaillaient sous son nom et il ne pouvait pas les retrouver, se souvient Bénédicte Mei. Pour venir en France, il avait pris les papiers de quelqu’un de son village, en Afrique du Nord. Pour régler la situation, il fallait qu’il se rende à nouveau là-bas et qu’il négocie avec les autorités villageoises. »

Souvent, aussi, les demandes sont simples. A l’image de celle de cette dame d’origine africaine, qui arrive devant le bureau de Bénédicte, ce mardi soir. Elle est coiffée d’un grand voile qui scintille. À la main, un document de Paris Habitat (gestionnaire de logements sociaux) et une lettre d’allocations retraite. Elle veut voir une bénévole… qui ne travaille plus dans l’association. Elle hésite, puis, en montrant les courriers, elle se lance dans un français approximatif : « Je voudrais savoir ce que je dois payer et ce que l’on va me donner. » Face à la somme que lui annonce l’écrivaine publique, elle réagit : « Mais ça a baissé ! » Puis un merci, une poignée de main, et elle part, reconnaissante.

Si être écrivain public est gratifiant, cela exige aussi efficacité et connaissances variées. « Il faut aller vite pour répondre aux demandes de tout le monde, dit Bénédicte Mei. Mais nous ne sommes pas la Sécu, et nous n’avons pas envie de bâcler notre travail ! » Parfois, certains s’impatientent ou se montrent désagréables. « On leur précise que nous sommes bénévoles, que nous faisons cela après notre journée de travail, indique Claude Forgy. La base de notre travail est un échange, une relation humaine. C’est pour cela que c’est intéressant. »

Les permanences d’écrivain public sont assurées, sans rendez-vous, le mardi et le mercredi de 18h30 à 20h30, le samedi de 9h30 à 12h. Leurs interventions sont gratuites. L’Accueil Laghouat recherche des bénévoles pour chacune de ses activités : permanences d’écrivain public, cours de français, accompagnement à la scolarité. Contactez le 01 42 59 07 51 ou écrivez à accueil.laghouat@wanadoo.fr

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