jeudi 23 mars 2017| 26 riverains
 

Un habitant du 18e raconte sa guerre d'Algérie

Michel, habitant du 18e arrondissement de Paris, a combattu pendant la guerre d’Algérie. À l’occasion du cinquantième anniversaire des accords d’Evian, qui ont mis un terme au conflit, il raconte son expérience de soldat. Michel tient toutes les semaines la permanence de la Fnaca (Fédération Nationale des Anciens Combattants de l’Algérie) à la mairie.

« Pourquoi vouloir se répandre sur ce sujet ? » Plein de pudeur, Michel*, 71 ans a été fusilier de l’Air durant la guerre d’Algérie de 1961 à 1963. Il parle rarement de son expérience de combattant. Par gêne ou pudeur. Ses yeux et ses paroles regrettent ces terribles événements qui ont ensanglantés la terre de ses parents et ses grands-parents. Il réside depuis 1977 dans le 18e arrondissement de Paris.

Né à Alger en 1941, Michel se souvient d’une enfance insouciante. « À l’école, on était tous ensemble. Les Français et les musulmans. Il n’y avait aucune haine entre nous, » martèle-t-il. Rien ne pouvait troubler cette harmonie. Mais, en 1954, le FLN (Front de Libération Nationale) commet en Algérie le premier attentat d’une longue série. « Tous les dimanches, on voyait les ambulances hurlantes s’engouffrer dans la clinique de l’avenue Pasteur, explique-t-il, le regard plongé sur ses mains. Petit à petit, on sentait que quelque chose se tramait. »

Déracinement

Le 3 juin 1957, l’adolescent voit la mort de près. Une bombe explose quelques minutes après son passage, dans un lampadaire, rue Ornano, à Alger. Ce jour-là, une série d’attentat tue huit personnes. « Mes parents nous ont empêché de sortir. » Surnommée la Joyeuse (el Bahdja), Alger devient le théâtre d’une guerre des nerfs entre les indépendantistes et les Français.

Devant la montée de la violence, le père de Michel, commerçant, décide de vendre son affaire et la maison familiale en 1958 et de partir pour la France avec sa famille. « Je n’ai pas un grand souvenir de cette période, explique-t-il. Mais je sais que mes parents ont mal vécu ce déracinement. » La famille s’installe à Beziers où elle possède quelques vignes.

Deux ans plus tard, à vingt ans, il est appelé par l’armée française. Dans un premier temps, départ pour la Tunisie. Lui et ses copains n’avaient pas conscience de la dureté et des dangers de la vie de soldat. « J’ai été confronté à la guerre lors de la bataille de Bizerte, en juillet 1961, confesse-t-il. J’y ai perdu deux copains. A cet instant, j’ai su la violence physique et morale qu’engendrent un conflit. »

Embuscades

Affecté aux fusiliers de l’Air, Michel retourne sur la terre de son enfance en juillet 1962. Il devait veiller au respect du cessez-le-feu signé à Evian quatre mois plus tôt. « Je n’ai pas eu de problème mais beaucoup tombaient dans des embuscades. »Aurait-il pu tirer sur un ancien camarade d’école ? « Le premier qui tirait était celui qui avait le plus de chance de vivre », dit-il laconique. Heureusement, il lui était interdit de sortir du camp militaire.

« Le départ des copains, ceux qui avait terminé leur service, était le seul moment heureux dans cette guerre », poursuit l’ancien combattant. En janvier 1963, c’est sont tour. « De retour en métropole, j’ai été choqué par l’atmosphère radicalement différente qui y régnait, lance-t-il. En Algérie, on avait peur de mourir à chaque pas. Ici, tout paraissait calme. » Il travaille un temps dans la superette de ses parents. Puis, il ouvre une fromagerie à Béziers. Michel se marie en 1967. Il a un garçon.

Les cœurs marqués

« Je n’ai jamais parlé de ces événements à mon fils, lance-t-il. Je n’en vois pas l’intérêt. » Comme ses copains, il s’est tu. Les langues se sont déliées quand le gouvernement de Lionel Jospin a reconnu, en 1999, que les "événements" d’Algérie étaient bel et bien une guerre. Michel s’installe dans le 18e arrondissement de Paris en 1977, où il devient négociant en fromage jusqu’à sa retraite, trente ans plus tard.

« J’aimerais retourner en Algérie pour fleurir la tombe de mes grands-parents, espère-t-il. Cinquante ans après la signature des accords d’Évian, les souvenirs liés au conflit s’estompent. Michel regrette le refus de la République de commémorer cet anniversaire. « Trente mille gars y sont morts, s’agace-t-il. La position du gouvernement est inadmissible. »

Michel tient une permanence de la FNACA, tous les jeudis à la mairie du 18e arrondissement. Pendant une heure, il partage avec d’autres anciens combattants son expérience du passé. « Ma réflexion sur cette tranche de ma vie s’est forgée au fil du temps, explique-t-il. Nous avons perdu notre innocence et nos cœurs sont marqués à jamais par cette guerre. »

*Le prénom a été modifié à sa demande.

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