samedi 22 juillet 2017| 28 riverains
 

Juillet 1942, la rafle des juifs dans le 18e, témoignages

« La rafle », au cinéma mercredi 10 mars 2010, raconte l’histoire des 13 000 juifs arrêtés en juillet 1942 dans Paris, entassés au Vélodrome d’hiver, avant d’être transférés dans les camps d’extermination. Adolescente, Sarah Litmanovitch qui vivait dans le 18e arrondissement de Paris a vu ses parents arrêtés, déportés à Drancy, avant Auschwitz.

Sarah avait 17 ans quand ses parents ont été raflés, l’un après l’autre, en juillet 1942 : sa mère à son domicile, son père dans la rue. Internés à Drancy puis déportés à Auschwitz, ils n’en revinrent pas.

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Sarah Litmanovitch, dans son jardin, en banlieue parisienne.

« En juillet 1942, il faisait froid, raconte Sarah. Aux coups brutaux frappés à la porte, mon père courut se cacher sur le balcon ! Mais les agents en pèlerine voulaient seulement Madame Litmanovitch. Elle s’habilla et mit son gros manteau bleu. Elle alla sur le balcon et regarda en bas, avant de partir.

Quelle était sa pensée à ce moment-là ?

En face il y avait un autobus entouré d’agents de police qui faisaient monter des gens, femmes, enfants et hommes. Sur le trottoir, une femme passa, tout droit, sans rien voir, en manteau et, sur la tête, une écharpe cousue qui formait un capuchon pointu : il faisait froid.

La veille, des bruits de rafle, de travail forcé, avaient couru... Mais on était en règle : le tampon, l’étoile, Monsieur Clapier, nommé par les Affaires Juives, pour gérer "l’entreprise", et on était en France depuis si longtemps...

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Dessin : Sarah Litmanovitch.

Qu’entend-on ? Qui croire ? Que dit le Consistoire ? Il ne conseille pas : "ne répondez pas, partez, cachez-vous". Non. Il ne savait vraiment pas ce qui attendait les raflés ? Il craignait le pire... Quel pire ? Et dans le même temps, il ne fallait pas se faire voir. Des rumeurs parlaient de Vel d’Hiv... »

Le père de Sarah sera arrêté plus tard, rue Ramey. Engagée dans la résistance, la jeune fille survit dans la clandestinité. Elle se marie à la libération et, mère de deux filles, ne leur dit rien du destin de leurs grands-parents maternels… Jusqu’à ce qu’en 2000, à 75 ans, elle se décide enfin à raconter l’indicible en publiant un texte illustré de ses peintures « Devoir de Mémoire »

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L’escalier de la rue Muller, dessiné par Sarah dans son livre Devoir de Mémoire. Cliquez pour agrandir.

Sarah habitait 7 rue Ramey, où ses parents Isol et Bronia, émigrés nés en Russie, installèrent un atelier de broderies. Dans ses mémoires, elle raconte la vie du quartier : « C’était un quartier populaire d’ouvriers et d’employés calmes et industrieux. De nombreuses familles d’émigrés de l’Est, juives ou non, y vivaient. Rue Marcadet, il y avait plusieurs commerces spécialisés pour cette clientèle et à proximité, tous commerces de détails (confiseries et dépôts de lait MAGGI et HAUSER, avec livraison à 5 heures du matin !). Rue Calmel, le local des associations culturelles, politiques et philantropiques juives recevait adultes et enfants.

Les quatre premiers étages de notre immeuble comportaient deux appartements ; le cinquième, quatre logements ; le 6e, six locataires disposaient d’un seul poste d’eau et un W.C. à la turque ! Gare à la concierge ! De sa minuscule loge noire, elle surveillait, distribuait le courrier, les quittances de loyer, pouvait donner de bons ou de mauvais renseignements à la police, indiquait à son gré les logements vacants : il fallait être bien avec elle, généreux qu’on le puisse ou pas, et respectueux...

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Le 7, rue Ramey, dessiné par Sarah dans son livre Devoir de Mémoire. Cliquez sur l’image pour l’agrandir.

Au 6e étage, le logement consistait en une pièce de 20 m² environ, mansardée, petite fenêtre, tomettes au sol, chauffé par un Godin nourri aux boulets de charbon qu’il fallait monter de la cave. Le placard-cuisine comportait une cuisinière en maçonnerie supportant un réchaud à gaz. Il renfermait tous les ustensiles de cuisine et de toilette ; l’eau était prise au robinet sur le palier et il n’y avait pas d’écoulement des eaux usées... Hygiène, vous avez dit hygiène ? Le lavage du linge ? Accumulé dans les placards des soupentes, il était lavé à la main, après ébullition dans "la barbote", au lavoir de la rue Bachelet.

Le brodeur Isol travailla, puis dirigea pendant plusieurs années l’atelier de Madame Babinger. La broderie était très à la mode et, en plus de son travail, il donna des cours du soir municipaux pour former des ouvrières. Puis il acheta une machine Cornely d’occasion et se mit à son compte, présentant des modèles créations aux confectionneurs et tricoteurs.

A quelques rues de là, la Maternelle de la rue André del Sarte, où l’on ne parlait que le français, recevait gratuitement tous les enfants. Tout près, dès 7 ans, à la Communale l’on pouvait batailler et gagner les premières places de la classe. Le beau carnet, le tableau d’honneur comptaient beaucoup dans la tradition juive pour la réussite scolaire et les études. Elle confortait les parents dans leur reconnaissance pour la générosité de la France, même à l’égard des émigrés. »

Les témoignages de Lazare Pytckowicz et Justine Mayeur
Les 16 et 17 juillet, c’est la rafle du Vel d’hiv’. « En l’espace de deux jours, témoigne Lazare Pytckowicz, l’opération "Vent printanier" provoqua l’arrestation de 12 884 personnes dont 2 033 dans le 18e arrondissement : 687 hommes, 924 femmes, 463 enfants. Mes parents, une de mes soeurs et moi-même en étions... eux n’en réchapperont pas. » Ce matin-là, Justine Mayeur*, qui prend comme d’habitude son service vers six heures et demie à l’hôpital Bretonneau, est témoin de la scène : « Il était environ six heures du matin. Un autobus attendait devant la mairie. Je revoie toujours une pauvre femme traînant son gosse, sa valise s’ouvre, toutes ses affaires sont par terre, le flic crie "allez-allez, on n’a pas l’temps, on n’a pas l’temps, dépêchez-vous", il l’empêchait de ramasser ses affaires, en la tirant par les cheveux... C’était affreux ».

*Justine Mayeur, infirmière à l’hôpital Bretonneau, résistante de la première heure, ex-maire adjointe du 18e libéré.

Extrait de : Je me souviens de Montmartre
Renaud Siegmann
Editions Parigramme

Lire et voir sur le même sujet : Le 7 rue Ramey, Paris, 18e arrondissement, 1942, l’article (d’où sont extraites plusieurs citations) et le diaporama.

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1 commentaire
  • Un autre témoignage trouvé à la Bibliothèque de la Goutte d’Or, le récit de Sarah Kofman "Rue Ordener Rue Labat" :
    Après l’arrestation de son père à son domicile rue Ordener le 16 juillet 42, une petite fille juive élève de l’école de la rue Doudeauville, trouve refuge avec sa mère chez une "dame" rue Labat...

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