lundi 1er mai 2017| 13 riverains
 

Porte-à-porte avec Mireille, agent recenseur dans le 18e

« Comme je ne vends rien, Les gens ouvrent leurs portes de bonne grâce. D’ailleurs, je n’ai jamais eu à montrer ma carte officielle », raconte Mireille, agent recenseur dans le 18e arrondissement.

La campagne de recensement annuel de la population s’achève dans quelques jours. Depuis le 16 janvier 2014, des agents recrutés par les mairies visitent certains immeubles et en dénombrent leurs occupants. Dans le 18e arrondissement de Paris, 47 enquêteurs et enquêtrices frappent ainsi aux portes. Nous avons suivi Mireille, l’une d’entre elles.

« Quant j’ai vu l’annonce, je me suis dit : pourquoi pas », raconte celle qui a choisi Mireille comme prénom d’emprunt, afin de conserver l’anonymat. Cette enseignante d’histoire-géographie à la retraite depuis quatre ans s’est improvisée pendant cinq semaines agent recenseur dans le 18e arrondissement de Paris. Une occasion de mettre les pieds dans les coulisses des statistiques qu’elle a longtemps enseignées dans sa salle de classe. Celle aussi de satisfaire sa curiosité intellectuelle et de découvrir « un coin de l’arrondissement » qu’elle ne connaissait pas.

Soucieuse de son anonymat, Mireille est surtout contrainte au secret professionnel et à la confidentialité. C’est qu’on ne plaisante pas avec les données personnelles. Mireille ne doit rien dévoiler du contenu de ses enquêtes, sous peine d’une amende de 15 000 euros et d’un an d’emprisonnement. C’est écrit noir sur blanc (et surligné au fluo par ses soins) dans le guide du recenseur qui lui a été remis lors de sa formation. Soit deux fois deux heures dispensées par du personnel de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) et l’équipe du bureau du recensement de la mairie du 18e.

« Comme à l’armée »

Ayant candidaté tardivement (aux côtés de 150 autres prétendants), la jeune retraitée faisait alors partie de la « brigade des réservistes ». « Comme à l’armée », sourit-elle. En raison d’un désistement, la voilà définitivement recrutée avec 46 autres agents. Munie d’une carte officielle bleu-blanc-rouge affichant sa photo et son nouveau titre – pour se différencier des démarcheurs intempestifs et susciter la confiance des habitants - Mireille est chargée de visiter quatre adresses, soit 160 logements, dont 140 dans un seul gros immeuble.

Une première « tournée de reconnaissance » permet à l’enquêtrice de prendre connaissance de ces adresses et de vérifier que le nombre de logements et de leurs occupants correspond peu ou prou aux estimations sur le papier. Préparant minutieusement le terrain, elle avertit de son passage à venir par un courrier déposé dans chaque boîte aux lettres et colle des affiches dans les halls. Débutante zélée, Mireille s’est même fendue d’un courrier personnel figurant sa photo, pour être mieux identifiée par la suite. Puis les choses sérieuses commencent.

« Le bon créneau, c’est entre 16h et 19h30 »

« Le 16 janvier à 11 heures, n’écoutant que mon courage, j’ai commencé à sonner aux portes. Résultat, il n’y avait personne, raconte l’agent néophyte. J’ai vite compris que ça ne servait à rien d’y aller le matin. Le bon créneau, c’est entre 16h et 19h30, quand les enfants rentrent de l’école, que les va-et-vient commencent dans les immeubles. À ce moment là, j’essaie d’intercepter les habitants. » L’enquêtrice doit parvenir à faire remplir aux occupants de chacune des 160 adresses deux formulaires, l’un concernant les caractéristiques de leur logement, le second sur la composition de leur foyer, leur nationalité, leur situation conjugale, leur activité professionnelle ou encore leur mode de transport quotidien.

Devant l’ampleur de la tâche, Mireille n’a jamais été effrayée. « Comme je ne vends rien, je ne me faisais pas de soucis. Les gens ouvrent leurs portes de bonne grâce. D’ailleurs, je n’ai jamais eu à montrer ma carte officielle ». Les portes s’ouvrent, mais Mireille reste sur le seuil. Pas question d’entrer, même lorsqu’elle y est invitée pour un café, afin de ne pas s’immiscer indûment dans l’intimité des familles. Le temps d’entrevoir néanmoins des bouts d’intérieurs qui racontent les gens : ici un loft luxueux, là de nombreux petits deux pièces peu confortables, là encore un immense aquarium ou bien des objets ramenés de voyages lointains. « J’ai aussi rencontré une vieille dame fière de me présenter sa colombe domestique âgée de 28 ans ! », s’amuse Mireille.

Les gardiens, précieux alliés

Parfois, certaines portes restent irrémédiablement fermées, alors même que l’enquêtrice entend distinctement la présence des locataires juste derrière. Un autre se montre clairement méfiant, refuse de compléter les formulaires en lui faisant la leçon. Pour rassurer, Mireille rappelle que le renseignement, obligatoire, n’est pour autant que déclaratif. Aucune vérification sur la véracité des informations livrées n’est menée. « Les gens se montrent frileux quand il faut renseigner le nom de leur employeur. Ils n’aiment pas non plus qu’on leur demande si leur logement comprend une salle de bain ou si eux-mêmes possèdent une voiture », explique l’enquêtrice.

Armée d’une solide patience, Mireille « fait le planton, dans le froid » en bas des immeubles, passe et repasse, chaque jour, sonne et sonne encore, attendant le moment opportun pour « attraper » les habitants. Elle peine parfois à savoir qui se cache derrière une adresse, quand le nom des locataires n’est affiché ni sur la boîte aux lettres, ni sur l’interphone, ni à côté de la porte. Dans cette investigation à la Sherlock Holmes, ses meilleurs alliés sont alors les gardiens. « On leur fait souvent une mauvaise réputation mais sans eux, on ne peut pas faire le boulot, souligne-t-elle. Ils sont d’une aide précieuse ! »

Grande solitude

Si bien qu’à quelques jours de la fin de la campagne, c’est quasi mission accomplie pour Mireille. Elle bute encore sur quelques cas compliqués : « une famille qui refuse, un homme qui vient de mourir à l’hôpital et une femme en vacances. » Les retardataires ou les réticents ont été enjoints de se plier à leur devoir civique par un courrier de relance un peu plus pressant. Chaque semaine, Mireille a apporté le fruit de sa collecte au point de contrôle hebdomadaire en mairie. Au terme de la campagne, elle devrait toucher entre 600 et 800 euros, en fonction du nombre de bulletins remplis.

Si ce petit pécule n’est pas négligeable, l’ex-enseignante retient d’abord les rencontres et l’expérience quasi anthropologique. « J’ai visité un quartier qui renvoie au Paris passé et qui ne s’est pas encore embourgeoisé, avec des vieux, des jeunes, des familles étrangères nombreuses. » Elle poursuit : « Je suis frappée aussi par la grande solitude que l’on entrevoit derrière ces portes. Beaucoup de personnes âgées m’ont dit regretter le manque de contact avec leurs voisins. C’est bête à dire, mais on remarque à quel point la présence d’un gardien crée du lien social. »

Recensement mode d’emploi

La méthode

Jusqu’en 1999, le recensement de la population, organisé par l’Insee, avait lieu tous les dix ans de façon exhaustive pour toutes les communes. Depuis 2002 et la loi démocratie de proximité - dite loi Vaillant, il est devenu annuel. Pour les communes de moins de 10 000 habitants, le recensement reste exhaustif et se déroule par roulement sur cinq ans. Pour les communes de plus de 10 000 habitants – dont les arrondissements parisiens - il se fait sur sondage : seul un échantillon représentatif de 8% des adresses – tirées au sort parmi un répertoire - est recensé chaque année. Au bout de cinq ans, 40% des adresses ont été sondées et permettent d’établir la population globale.

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À quoi ça sert ?

Il permet d’abord la publication tous les ans des chiffres des populations légales, c’est-à-dire : la population municipale, la population comptée à part (les personnes ayant un lien avec la commune mais n’y résidant pas en permanence, par exemple les étudiants) et la population totale (la somme des deux). Ces chiffres sont pris en compte dans près de 350 articles de lois ou de codes. Ils servent de base pour le calcul de la sacro-sainte dotation générale de fonctionnement attribuée à chaque commune. Ils permettent aussi de définir le nombre de conseillers municipaux, les conditions d’implantation des pharmacies, les barèmes de certaines taxes. Les résultats des enquêtes sont aussi exploités statistiquement et donnent lieu aux nombreuses études socio –démographiques publiées par l’Insee. Ils sont également utiles aux communes pour définir leurs besoins en équipements (écoles…), logements ou transports.

À l’heure du big data, est-ce encore justifié ?

Des informations personnelles, chacun en fournit chaque jour, à beaucoup d’organismes. « Il est vrai qu’aujourd’hui, on dispose d’énormément de sources, admet Marie-Christine Abboudi, chef de la division population pour la région Ile de France à l’Insee. Mais il est impossible de toutes les recouper ». Par ailleurs, le recensement est une photographie. « Il concerne toutes les personnes présentes sur un territoire à un moment donné : les locataires d’immeubles de standing comme les occupants de squats, les personnes en situation irrégulière etc. Seul le recensement permet de les prendre en compte. »

La nouveauté : le comptage en ligne

Cette année, le recensement par Internet est expérimenté dans 412 communes de France, dont le 18e arrondissement de Paris. Les habitants qui le souhaitent peuvent remplir les formulaires en ligne, via des codes d’accès que l’agent recenseur leur remet. Dans le 18e arrondissement, environ 13% des personnes recensées ont fait ce choix, selon l’estimation du bureau du recensement de la mairie.

Où ça se passe:

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3 commentaires
  • Bravo Mimi, t’es la meilleure.
    Bravo pour ta constance, ta patience et ton respect.

    Répondre

  • J’ai été très choqué par un paragraphe de ce recensement, concernant la situation familiale. En effet, selon nos autorités on ne peut être que célibataire, marié ou veuf.

    Pacsé, à première vue n’est pas encore entré dans les mœurs de nos édiles ! Ainsi donc, en 2014 dans un recensement officiel, ce statut n’est pas reconnu : j’ai donc refusé de servir cette rubrique, faussant ainsi les résultats puisque je ne suis dans aucune des "situations" proposées.

    Je dois vous dire que ça fait mal de s’être autant battu pour enfin obtenir de pouvoir se pacser avec qui on aime et de voir que ce statut passe au travers des critères de recensement.... L’agent que j’ai eu en face de moi et à qui j’ai fait mes remarques et signifié mon refus de réponse a eu une sourire gêné, n’a rien répondu ni donné d’explication et a embarqué mon recensement incomplet qui sera sûrement "corrigé" comme il faut !

    Au fait : nous sommes au XXIe siècle ou au moyen âge au sujet de l’évolution des mœurs ?

    Marcom32@gmail.com

    Répondre

  • Porte-à-porte avec Mireille, agent recenseur dans le 18e 22 février 2014 09:58, par Germaine

    Lors de la première séance de formation des enquêteurs, préalable à la collecte, la remarque a été faite immédiatement par plusieurs présents, dans le même sens.

    L’INSEE, par son représentant, a déclaré que les enquêtés pouvaient parfaitement inscrire la mention PACSE et a promis que l’an prochain, elle rejoindrait le XXI° siècle.

    PS, Les questionnaires sont déclaratifs, l’enquêteur ne les corrige pas.Il n’a pas le droit de le faire.

    Ce n’est pas la mairie qui produit les imprimés mais bien l’INSEE ( pas édiles, employés de cet organisme).

    RE PS qui n’a rien à voir avec le fond. Je croyais qu’en français, on remplissait une rubrique, je ne savais pas qu’on la servait ( du franglais ? ).

    Répondre


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