vendredi 24 mars 2017| 28 riverains
 

Pénaliser le client pour enrayer la prostitution : et dans le 18e ?

Des prostitués l’été dernier, à l’angle du boulevard Barbès et de la rue Doudeauville, dans le 18e arrondissement.

Une proposition de loi visant à pénaliser les clients des prostituées sera examinée à l’Assemblée Nationale, mercredi 27 novembre 2013. Dans le 18e arrondissement de Paris, où la prostitution est un phénomène récurrent, le texte fait débat. Enquête.

22 heures, un mercredi soir sur le boulevard Barbés. Un soir comme les autres pour les prostituées du 18e arrondissement de Paris. Entre la rue Ordener et la bouche de métro Château Rouge, elles sont plus d’une vingtaine à attendre le client, parfois seules adossées au mur, le plus souvent en petits groupes à l’angle des rues.

Un peu plus loin, au croisement des rues Doudeauville et Poulet, le même manège se met en place. Partout dans l’arrondissement, le profil des filles est identique : originaires d’Afrique noire, probablement du Niger, elles sont âgées d’une vingtaine d’années environ.

Voiture aux vitres fumées

Les températures commencent à baisser sérieusement en ces nuits de novembre. Les filles portent toutes une doudoune courte, une paire de leggings et des bottes fourrées, surmontées d’une jupe étroite. À leur poignet se balance un petit sachet plastique. L’initiative, peut-être, d’associations qui à l’image du Lotus Bus distribuent déjà dans les quartiers de Belleville, dans le 19e, des sacs de préservatifs aux prostituées chinoises.

Sur le bord de la route, une voiture noire aux vitres fumées s’arrête. Une jeune femme en sort, rejoint les autres filles sur le trottoir tandis que deux hommes s’engouffrent à nouveau dans le véhicule, après avoir jeté un œil nerveux et inquiet sur le boulevard. Ils ne ressemblent pas à des clients, mais arborent plutôt la mine de ceux qui viennent surveiller les affaires.

Une nouvelle loi ?

Ces jeunes femmes du boulevard Barbès l’ignorent sans doute, mais elles sont, avec les autres travailleurs du sexe de France et de Navarre, au cœur d’une nouvelle proposition de loi sur la prostitution, qui sera débattue à l’Assemblée Nationale à partir du 27 novembre prochain.

Une proposition de loi portée par la députée socialiste Maud Olivier qui vise d’une part à pénaliser le client, d’autre part à supprimer le délit de racolage passif. S’en prendre aux consommateurs de la prostitution et non plus aux prostituées elles-mêmes, voici le leitmotiv de ce texte réaffirmant la position abolitionniste de l’État français.

Stage de sensibilisation

Ainsi, la loi prévoit que tout achat d’un acte sexuel soit puni d’une amende de 1 500 euros, doublée en cas de récidive. Un stage de sensibilisation est également prévu, afin de « faire connaître aux clients le phénomène de traite des humains ». En ce qui concerne les prostituées, perçues dans ce texte à travers le prisme de victimes, elles devraient bénéficier d’un système de protection et d’une carte de séjour pour les étrangères.

Nous avons demandé à Annick Lepetit, députée socialiste de la 3e circonscription de Paris et ancienne maire du 18e arrondissement, son avis sur cette proposition de loi. Pour elle, qui connaît bien la situation dans l’arrondissement, ce texte peut contribuer à endiguer la prostitution telle qu’elle existe dans le 18e :

Choix de vie ?

« La prostitution présente différents visages, rappele la députée. Ici, elle existe sous formes de réseaux, comme on le voit très bien avenue de Clichy par exemple. L’objectif de cette loi étant de renforcer la lutte contre le proxénétisme et la traite des humains, il me semble qu’elle est adaptée à la situation dans le 18e. » « Certes, il y a bien une minorité de femmes pour laquelle il s’agit d’un choix de vie, poursuit Annick Lepetit, mais nous devons faire de cette lutte contre les réseaux une priorité. »

Côté police, les rapports de la Préfecture ont tendance à confirmer la situation décrite par Annick Lepetit. Avec le bois de Boulogne et de Vincennes, ainsi que certains quartiers du 10e arrondissement, le 18e fait partie des espaces où la prostitution, à Paris, est la plus présente.

Techniques de maraboutage

Dans son rapport de juin 2011, la Préfecture détaille les spécificités d’une activité qu’elle assimile à la criminalité organisée : « Les prostituées originaires d’Afrique noire qui travaillent dans le 18e arrondissement arrivent en France via des réseaux. Les passeurs sont payés par des mamas, elles-mêmes anciennes prostituées. Une fois leur propre dette payée, elles font venir une ou plusieurs jeunes femmes, redevables du passage. Les victimes sont conditionnées à l’aide de techniques de maraboutage. Quant aux profits, ils sont systématiquement rapatriés en Afrique par mandats, par passeurs ou via le système de l’hawala (transfert d’argent basé sur l’honneur et la confiance). »

Dans l’arrondissement, le travail de la police consiste donc en un démantèlement progressif des réseaux de proxénétisme. Un travail de longue haleine selon le commissaire Nelson Bouard, qui lors de sa prise de fonction, nous avait rappelé les difficultés à endiguer le phénomène : « Remonter jusqu’aux sources du réseau prend énormément de temps et demande également des moyens conséquents. Les proxénètes sont discrets, ce sont des pratiques souterraines qu’il faut apprendre à connaître. »

Mise en danger

Mais le 10 septembre 2013, c’est bien un prétendu proxénète qui est interpellé. L’homme âgé d’une quarantaine d’années, louait deux studios rue Saint-Mathieu et boulevard Ornano où il faisait travailler cinq prostituées nigérianes.

Si cette proposition de loi semble avoir pour cible principale la prostitution telle qu’elle existe sur les trottoirs du 18e arrondissement, plusieurs associations dénoncent une mise en danger grandissante des travailleur/euses du sexe. Le Strass (Syndicat du travail sexuel) est de ceux-là. Après avoir manifesté à Pigalle le 7 octobre 2013, le syndicat emmené par Morgane Merteuil publie ses positions dans un communiqué incendiaire.

Traite des êtres humains

« Sous prétexte de protéger les travailleur/euses du sexe, ce texte ne vise qu’à rendre leurs vies plus difficiles, lit-on dans le document. Lutter contre les violences faites aux prostituées en luttant contre la prostitution, c’est entériner l’idée que les violences sont le fait de l’activité des victimes et non celui des auteurs de ces violences. » Ainsi, le Strass déplore l’amalgame récurrent entre traite des êtres humains, travail forcé et prostitution.

Et plus que tout, le syndicat, accompagné dans sa lutte par Médecins du Monde, craint une situation de plus grande vulnérabilité, non seulement pour les travailleurs du sexe qui souhaitent poursuivre leur activité en se cachant, mais aussi pour les victimes de travail forcé.

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