samedi 24 juin 2017| 17 riverains
 

Les émeutes en Angleterre vues du 18e

« Tristes mais inévitables » : Kim Laidlaw Adrey, londonienne trentenaire habitant le 18e arrondissement de Paris depuis plusieurs années, nous livre son point de vue face aux émeutes qui embrasent l’Angleterre depuis le 6 août 2011. Interview.

Vitrines brisées, magasins pillés, émeutes. Pour la quatrième nuit consécutive, une partie de l’Angleterre est fortement touchée par la violence. Kim Laidlaw Adrey, une londonienne de 30 ans, suit avec attention les évènements depuis la télévision de son petit appartement parisien, situé près de la mairie du 18e arrondissement. « Je crois que je n’ai plus éteint ma télé depuis samedi ! », confie-t-elle.

Pour la jeune femme, arrivée en France il y a huit ans, les émeutes, qui embrasent l’Angleterre depuis le 6 août 2011, sont révélatrices d’un profond problème de société. Amoureuse du 18e arrondissement, qu’elle considère comme « un quartier cosmopolite, qui réunit différentes communautés, différents styles, différents niveaux de vie », cette blogueuse trentenaire, passionnée de mode et de gastronomie, a accepté de livrer son point de vue sur les émeutes à la rédaction de dixhuitinfo.

Dixhuitinfo - Comment vivez-vous ces évènements depuis le 18e arrondissement ?

Kim Laidlaw Adrey - Cela fait des années que je suis à Paris et j’aime beaucoup cette ville. Je suis bien dans le 18e arrondissement. Il y a tout ici et même si je gagnais au loto, je ne quitterais pas mon quartier ! Mais des événements comme ça me donnent envie d’être à Londres. Je voudrais être sur place pour me faire une meilleure idée de ce qui se passe là-bas. La ville me manque beaucoup en ce moment. C’est terrible de penser que ces jeunes s’ennuient à ce point. Leur vie n’a plus de sens. Ils n’ont plus rien à perdre. Ils s’attaquent à leur propre communauté, ils brûlent et détruisent leur propre quartier. Ils affrontent leurs propres amis. C’est vraiment triste.

Avez-vous des contacts sur place ? Comment vivent-ils la situation ?

Oui, toute ma famille est à Londres, mais assez loin des quartiers touchés. En revanche, une de mes amies vit près de Hackney, un quartier largement attaqué ces derniers jours. Elle ne pouvait pas rentrer chez elle un soir, donc elle a dû aller chez ses parents.

Les gens réagissent différemment. Il y a des remarques plutôt virulentes qui circulent, notamment sur les réseaux sociaux. Certains de mes amis y laissent des messages appelant à ce qu’on « enferme tous les pillards et qu’on jette les clefs des cellules ! ». Et puis il y a ceux qui affirment que le problème est beaucoup plus large et qu’il faut trouver des solutions. Je suis plutôt d’accord avec eux.

Pensez-vous que la mort de Mark Duggan soit la cause des émeutes ?

Non pas du tout, je pense que ce n’est que l’élément déclencheur. Il s’était passé la même chose dans les années 1980 [En 1985, des violences urbaines avaient éclatées à Tottenham après la mort d’une femme noire de 49 ans, victime d’une crise cardiaque lors d’une perquisition de police à son domicile, ndlr]. Le vrai problème, c’est qu’il y a un fossé trop important entre le gouvernement et les jeunes. En plus, avec la crise, il y a eu d’énormes réductions budgétaires, et ce dans tous les domaines mais surtout dans les domaines sociaux. Et ça a essentiellement touché les jeunes.

Par exemple, dans le quartier de Haringey (Nord de Londres), huit centres destinés aux jeunes sur 13 ont fermés. C’est énorme ! Du coup, les jeunes vont dans la rue, ils n’ont plus rien à faire ! En juillet dernier, une vidéo du Guardian annonçait déjà de probables émeutes suite à la fermeture de ces centres.

Ce qui se passe aujourd’hui était finalement inévitable. Ces jeunes sont désoeuvrés, ils n’ont rien à faire de leurs journées. Ils n’ont aucune perspective d’avenir. Alors ils n’ont rien à perdre et ils pensent qu’ils peuvent tout casser. Pour moi, c’est l’ennui qui est à l’origine de ces émeutes. C’est presque amusant pour eux finalement, ça les occupe, surtout en cette période de vacances. Pour moi, la violence n’est vraiment pas le meilleur moyen de s’exprimer. Mais si c’est le seul moyen dont disposent ces jeunes, alors il y a un gros problème dans notre société.

Vous voulez dire que vous comprenez la réaction de ces jeunes ?

Dans un sens oui. Quand il n’y a pas d’espoir, quand vos parents sont au chômage, et qu’ils touchent à peine 60 euros par semaine [les allocations chômages en Angleterre sont beaucoup plus basses qu’en France, ndlr], quand vous sentez que vous n’avez pas d’avenir, c’est comprehensible qu’un mecontentement profond s’installe. Et là, il y a toujours le risque qu’une reaction violente s’ensuive. Je ne sais pas si je les comprends mais il y a clairement un problème. Ils n’ont pas vraiment d’autres moyens de s’exprimer. Ce n’est pas en votant qu’ils pourront changer les choses. De cette manière, je pense que ces jeunes envoient un message fort au gouvernement. Les pillages par exemple, ce n’est certainement pas un geste innocent dans une société de consommation comme la nôtre... C’est un message auquel nos dirigeants devraient prêter attention.

A ce propos, que pensez-vous de la réaction du gouvernement jusqu’à maintenant ?

Je n’arrive pas à croire que le premier ministre David Cameron ait mis trois jours à revenir de vacances ! Le fait qu’il ne soit pas dans le pays au cours de tels événement ne fait qu’agrandir le fossé qui sépare le gouvernement des jeunes. C’est comme s’il disait : « Je m’en fiche ». C’est terrible comme réaction. Pour se justifier, il a dit qu’il préférait ne pas revenir pour que les choses n’aient pas l’air trop sérieuses. Mais c’est ridicule comme excuse. Dans n’importe quel travail, le patron revient en cas de crise, ça ne rend pas les choses plus sérieuses pour autant. Au contraire, ça donne l’impression que la personne se préoccupe de son travail !

Qu’est-ce que le gouvernement devrait faire selon vous ?

C’est une question de temps. A court terme, c’est difficile à dire. C’est un problème qui ne peut se régler qu’à long terme. Je crois que le gouvernement doit repenser les réductions de dépense, car ce sont elles qui nous ont conduit à un grand malaise social. C’est important d’investir dans un pays. De montrer que l’on a confiance en l’avenir. On ne peut pas juste ignorer les quartiers défavorisés. ll faut absolument faire quelque chose pour que ces jeunes retrouvent un peu d’espoir. Il y a vraiment quelque chose à changer. Mais je ne vois pas comment le gouvernement va remédier à cela. D’autant plus qu’il va falloir investir pour reconstruire les établissements qui ont été détruits. Il y a aussi la préparation des jeux olympiques de 2012 qui va nous coûter cher. Et puis les émeutes peuvent avoir des répercussions négatives sur le tourisme. Donc je me demande avec quel argent on va gérer tout ça. C’est très inquiétant.

Que pensez-vous du rôle des réseaux sociaux, largement mis en cause par le gouvernement ?

C’est une façon de communiquer. Dans les émeutes des années 1980, il y avait des gens avec des mégaphones qui cherchaient à rassembler d’autres personnes. Aujourd’hui, nous avons d’autres moyens de communication mais je ne pense pas que les réseaux sociaux soient la cause des émeutes, comme on peut le lire dans certains journaux. Les choses ont évolué et tout va plus vite. je ne suis pas d’accord avec ceux qui souhaitent mettre en place des lois pour contrôler les réseaux sociaux.

En plus, grâce à Twitter et Facebook, des gens ont commencé à organiser le nettoyage de la ville. Donc ça marche dans les deux sens finalement. Les réseaux sociaux peuvent apporter le mal comme le bien. C’est juste un moyen de se rassembler, et ça fonctionne.

En 2005, au cours des émeutes françaises, le quartier de Tottenham était pris en exemple dans un journal télévisé, comme un modèle de réussite sociale. Que signifie ce retournement de situation ? Est-ce que tous les efforts qui ont été entrepris pour réhabiliter ces quartiers ont été vains ?

C’est intéressant ! Mais en 2005, ce n’était pas la crise et les réductions budgétaires n’avaient pas eu lieu. Il était plus facile d’entrer à l’université, de faire quelque chose de sa vie. Et c’était avant le changement de gouvernement. Mais les problèmes à l’origine des émeutes n’ont rien de spécifique à Londres. La même chose pourrait se passer n’importe où. Ici à Paris, les mêmes problèmatiques existent : le chômage, la baisse du pouvoir d’achat, etc. La différence, c’est qu’il y a quand même beaucoup plus d’aides sociales en France qu’en Angleterre... C’est difficile de savoir quand tout ça va s’arrêter et surtout comment. Avec un peu de chance, le mouvement va simplement s’essouffler. J’espère en tout cas.

Contexte
Depuis la nuit du samedi 6 août 2011, les jeunes des quartiers les plus défavorisés de Londres, Birmingham, Liverpool, Manchester et d’autres villes d’Angleterre, s’adonnent à de virulentes attaques. Des violences qui ont causé la mort d’un jeune homme de 26 ans. De nombreuses enseignes d’équipements électroniques, de vêtements ou d’alimentation sont quant à elles victimes de pillages. A l’origine de ces troubles, la mort de Mark Duggan, un père de famille de 29 ans originaire de Tottenham, quartier déshérité du Nord de Londres. Le jeune homme aurait été tué par des policiers dans la nuit du jeudi 4 août 2011, mais les circonstances exactes de sa mort restent encore floues.

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2 commentaires
  • Les émeutes en Angleterre vues du 18e 11 août 2011 21:35, par Marie

    Point de vue intéressant. Cependant en France on a effectivement plus d’aides sociales et exactement les mêmes problèmes. N’y a t’il pas aussi 1 problème d’éducation ? De la pauvreté il y en a toujours eu, la pauvreté je l’ai connue étant jeune mais il ne me serait jamais venu à l’idée de mettre le feu au magasin voisin !

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  • Les émeutes en Angleterre vues du 18e 8 septembre 2011 19:42, par miclucas

    Un probleme d education........ et si les jeunes s ennuient , comme nous le dit cette jeune anglaise , ils peuvent toujours s investir dans des associations pour aider les handicapés , les personnes agées etc ......... mais il est beaucoup plus facile de casser que de se prendre en charge , de donner un sens a sa vie . moi aussi j ai ete jeune , issue d une famille tres pauvre avec un pere illettré et une mere femme de menage et je n ai jamais cassé ou volé . il est trop facile de tout ramener au chomage .......

    Répondre


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