mardi 28 mars 2017| 20 riverains
 

L'avenir incertain des migrants du boulevard de La Chapelle

Dmytro (à gauche) et ses compagnons d’infortune, sur le boulevard de La Chapelle. Photo © Anne Royer.

Insalubrité et risques sanitaires sont les raisons officiellement évoquées pour justifier l’évacuation, mardi 2 juin 2015, de près de 350 migrants installés depuis des mois sous le métro aérien du boulevard de la Chapelle, dans le 18e arrondissement de Paris. Dixhuitinfo avait rencontré, le 24 mars 2015, plusieurs d’entre eux, dont l’avenir est plus incertain que jamais. Nous publions à nouveau ce reportage, actualisé.

Le bruit métallique du métro aérien, surplombant le boulevard de la Chapelle, dans le 18e arrondissement de Paris, est assourdissant. À chaque passage – toutes les deux minutes environ – les conversations cessent. Jamel, 35 ans, laisse sa phrase en suspens et affiche un sourire résigné. « On se tait, parce qu’on ne s’entendrait pas, de toute façon », explique-t-il alors que la rame s’éloigne. Voilà deux mois qu’il passe ses nuits dans une tente de fortune sous ce pont immense, abri urbain des plus précaires.

Lire sur Liberation.fr un récit de l’évacuation du 2 juin 2015

La Ville de Paris veut accompagner l’évacuation
« Anne Hidalgo, maire de Paris, a demandé l’évacuation de ce campement, tout en la conditionnant à la mise en place d’un hébergement d’urgence pour les migrants concernés, dont ils sont en droit de bénéficier, ainsi que le recensement et le traitement des demandes d’asile des personnes pouvant y prétendre, souligne la Ville de Paris dans un communiqué. À cette fin, Paris a mandaté dès janvier l’association Emmaüs Solidarité, afin qu’elle sensibilise les migrants à leurs droits et les accompagne dans leurs démarches. Elle lui a attribué à ce titre une subvention exceptionnelle de 50.000 €. » La Ville s’est engagée à prendre en charge 50 personnes, « parmi les plus vulnérables » : les mineurs isolés, qui sont de sa compétence, mais aussi les parents avec enfants. « Ceux-ci seront mis à l’abri dès ce soir (mardi 2 juin 2015), dans des hébergements adaptés, et bénéficieront d’un accompagnement personnalisé en vue de les aider à s’engager dans un processus d’insertion. »

Chaque soir, le même phénomène s’opère au cœur du quartier de la Goutte d’Or, à deux pas de Barbès Rochechouart et pas si loin que ça de la très touristique Butte Montmartre : des centaines de tentes Quechua poussent comme des champignons et c’est un mini Sangatte (camp de migrants près de Calais aujourd’hui officiellement fermé) qui sort du sol. Les quelques 150 réfugiés (plus quelques sans domicile fixe) qui occupent les lieux s’offrent alors le luxe de dormir quatre heures : « Entre le moment où le métro ferme et celui où il recommence à rouler. »

La rue s’est imposée d’elle-même

Parmi les résidents de ce camp, la plupart sont des migrants venus du Soudan, d’Ethiopie ou d’Afrique du Nord. Jamel, lui, a d’abord vécu à Nice où il a suivi une formation de boulanger-pâtissier. « Je sais me lever tôt, ça ne me dérange pas », s’anime-t-il. Et c’est d’ailleurs ce qu’il fait, chaque matin, dans l’espoir de trouver du travail à Paris, cette ville en laquelle il a placé tant d’espoirs. Mais après quelques mois à dormir dans des hôtels du quartier, à hauteur de 50 euros la nuit, ses économies ont fondu. La rue s’est imposée d’elle-même.

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Dmytro était avocat en Ukraine avant de fuir son pays. Photo © Anne Royer.

Alors le rituel de Jamel aujourd’hui, c’est d’abord de prendre le bus jusqu’à Jourdain, dans le 20e arrondissement, où un établissement donne accès à des douches publiques et gratuites. Propre sur lui, rasé de près, Jamel fait ensuite la tournée des boulangeries pour proposer ses services, souvent en vain. Un peu plus loin, Dmytro tient aussi entre les mains une liasse de papiers, protégée par un film plastique. À l’intérieur, une lettre de demande d’asile et des portraits de lui, imprimés en grand format pour prouver qu’il a été torturé dans son pays, en Ukraine.

Cet avocat de 33 ans, qui garde sur son nez des lunettes noires même en pleine nuit pour cacher les cocards qui lui encerclent les yeux, est arrivé en France au mois de février. « Je travaillais sur une affaire de corruption. Un jour, en pleine rue, je me suis fait attraper par trois policiers qui m’ont battu. Je n’ai pas attendu d’en savoir plus sur ce qu’ils me reprochaient. Je suis parti », raconte-t-il, la voix emplie d’une sourde colère. Une cigarette aux lèvres, il finit par s’asseoir à l’entrée de sa minuscule tente, à l’intérieur de laquelle sont entassés le peu d’effets personnels qu’il a pu embarquer.

Opération ménage

Au même moment, sur le boulevard, une voiture de police passe, toutes sirènes hurlantes, sans raison apparente. « Ils font ça tout le temps, pour nous faire peur  », croit savoir Jamel, qui suit le véhicule des yeux. Mais du côté de la Préfecture, on délivre peu d’informations sur le dispositif mis en œuvre afin de gérer ce camp à ciel ouvert. En décembre 2014, on concède une opération ménage une fois par semaine, appelée dans le jargon, « réappropriation de l’espace public ».

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Dmytro affirme avoir été tabassé car il travaillait sur une affaire de corruption. Photo © Anne Royer.

Concrètement : au lever du jour, les tentes sont repliées et il est demandé aux migrants de quitter les lieux. Des OQTF – obligations de quitter le territoire français - sont également distribuées. Seulement, pour beaucoup, les procédures de demandes d’asile sont déjà entamées, grâce à l’intervention d’associations comme France Terre d’Asile (FTA). Très présente sur le terrain, FTA informe les migrants sur leurs droits quand Emmaüs, Médecins du Monde ou encore l’association AutreMonde se relaient pour distribuer nourriture et réconfort.

Mais face à cette situation qui s’éternise depuis des mois et que seule une réponse politique peut faire évoluer, les autorités s’avouent vaincues. Lors du conseil d’arrondissement de février 2015, le sujet est revenu sur la table des élus du 18e arrondissement. L’opposition UMP demande en effet à ce qu’une solution soit trouvée afin de tranquilliser les riverains, qui subissent des nuisances à cause d’un camp « de migrants de passage ». De passage, tout le monde voudrait qu’ils le soient, à commencer par eux-mêmes. Ils sont nombreux à vouloir partir pour l’Angleterre, à rêver de remonter plus au nord de l’Europe. Mais Eric Lejoindre, maire du 18e, se montre davantage lucide sur la question.

« Ils ne partiront pas d’ici »

« On sait bien que les frontières sont fermées et qu’ils ne partiront pas d’ici, a dit le maire lors de ce conseil. La question est de savoir qu’en faire à présent. » Mais s’il prône une étude au cas par cas, Eric Lejoindre n’apporte pour autant aucune solution concrète, à part le nettoyage du camp chaque semaine, mené par une équipe municipale d’entretien. Selon lui, la mairie de Paris est la mieux placée pour prendre le problème à bras le corps. En attendant, entre les interventions ponctuelles de la police, la vie se poursuit dans le camp. Vers 23 heures ce soir-là, certains commencent à se coucher et à fermer leur tente derrière eux. D’autres, une bonne dizaine, mènent encore non loin de là une partie de football effrénée. Le ballon s’envole, frôle la structure métallique du pont. On entend parfois des éclats de rire.

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