samedi 29 avril 2017| 23 riverains
 

23 août 1996, les sans-papiers expulsés de Saint-Bernard

Voilà tout juste quinze ans, le 23 août 1996, plus de deux cents sans-papiers sont expulsés de l’église Saint-Bernard, dans le 18e arrondissement de Paris, par les forces de l’ordre. Retour sur un événement qui a marqué la mémoire des riverains et témoignage du père Henri Coindé, alors curé de la paroisse.

Des coup de haches. Des coups de merlin plus précisément. Des portes fracassées et des vitraux qui volent en éclat. L’image des 1500 CRS donnant l’assaut à l’église Saint-Bernard, occupée par des sans-papiers, est restée gravée dans les mémoires des habitants du 18e arrondissement. Reprises par les JT du 20h, elle s’est inscrite dans la rétine de millions de spectateurs de la France entière.

C’était il y a tout juste quinze ans, le 23 août 1996. À 7h50, les portes de l’église Saint-Bernard sont défoncées par les CRS. L’ordre a été donné, par le ministre de l’intérieur de l’époque, Jean-Louis Debré, d’évacuer les 210 sans-papiers, dont 68 mineurs, qui ont investi les lieux le 28 juin précédent pour obtenir la régularisation de leur situation. Parmi eux, dix grévistes de la faim qui entament leur 50e jour de grève.

A l’intérieur de l’édifice religieux, le curé Henri Coindé, donne une lecture peu assurée du discours de Martin Luther King, “J’ai fait un rêve”. Il a apporté son soutien aux grévistes et occupants. Et ne peut retenir ses larmes en voyant sa paroisse emplie de gaz lacrymogène et de représentants de force de l’ordre empoignant les sans-papiers qui refusent de sortir de leur plein gré, alors que plus loin des enfants pleurent, à la recherche de leurs parents.

Pendant près de deux mois, des hommes, célibataires ou non, des familles, des enfants, originaires du Mali, du Sénégal et de la Mauritanie, ont vécu dans le lieu saint, redonnant une nouvelle force au terme d’asile. Chaque matin, les matelas sont repliés et rangés par les hommes. Les femmes nettoient. Tout est fait pour que rien ne perturbe les offices religieux.

Tous travaillent en France. Outre les paroissiens, ils comptent bon nombre de soutiens. Médecin du monde, le DAL, Ariane Mnouchkine, Léon Schwartzenberg ou encore Emmanuelle Béart, une des figures emblématique et médiatique du mouvement. Ce vendredi d’août, ils sont tous présents, aux côtés d’habitants du quartier qui tentent vainement d’empêcher l’assaut.

Des cars de CRS emmènent les sans-papiers au centre de rétention de Vincennes, qui a brûlé depuis. Le gouvernement promet des régularisations au cas par cas. Les jours suivants, les premières expulsions ont lieu. L’événement, unanimement condamné par les partis de gauche et par de nombreux citoyens s’opposant aux "lois Pasqua" sur l’immigration, a fait date dans l’histoire de la lutte des sans-papiers.

Henri Coindé, curé de Saint-Bernard : « Je ne signerai pas l’expulsion ! »

C’était le curé de l’église Saint-Bernard entre 1991 et 1996 : témoin privilégié de l’occupation de son église, Henri Coindé raconte une série d’événements dont il n’a rien oublié. Depuis 2002, il officie à Toulon.

« D’abord, avec le Conseil paroissial, on s’est assuré que les célébrations pouvaient se poursuivre normalement, qu’il n’y ait pas de bruit dans l’église pendant les célébrations. Cela s’est fait en relation avec les délégués des sans-papiers qui, eux, assuraient ainsi la "police" dans l’église. Pendant les huit semaines d’occupation, beaucoup de gens du quartier ont soutenu les sans-papiers en lavant leur linge, en accueillant les femmes pour se doucher, en s’occupant des enfants, en leur apportant de la nourriture, en particulier (le repas quotidien des adultes était préparé dans les anciens entrepôts du Sernam, rue Pajol).

Le commissaire de police est venu me voir plusieurs fois pour que je signe une demande d’expulsion de l’église. J’ai aussi eu un échange musclé avec le préfet de police, surtout à partir du début de la grève de la faim. J’avais arrêté une position de principe : je ne signerai pas la demande d’expulsion. Certains des sans-papiers étaient menacés d’expulsion par une IQTS (Injonction à Quitter le Territoire français), prise à leur encontre, le 27 Juin, par le ministre de l’Intérieur.

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Henri Coindé, curé de l’église Saint-Bernard, lors de son occupation par des sans-papiers, l’été 1996.

Au départ, des paroissiens ont été surpris par cette occupation. Beaucoup de gens ne savaient pas ce qui se passait : c’est quand ils sont arrivés dans l’église, le samedi soir, pour la célébration habituelle, qu’ils ont découvert l’occupation. Certains ont décidé de ne pas rester. Un baptême était prévu quelques jours après : ils n’ont pas souhaité qu’il se déroule ici. Par contre, dès le lendemain de l’occupation, le samedi a eu lieu le mariage prévu dans l’église.

Au fil des jours, des semaines, les paroissiens ont découvert la situation de ces gens. Il y avait beaucoup d’enfants en bas âge. Ils ont appris ce que signifiaient les lois Pasqua, qui durcissaient les conditions d’obtention de titre de séjour en France. Beaucoup de sans-papiers qui étaient là depuis de nombreuses années, devaient quitter le territoire, à cause des nouvelles lois.

Quand les Jeux Olympiques d’Atlanta se sont achevés, beaucoup de médias se sont retrouvés à l’église Saint-Bernard. L’intervention de la police, 10 jours après le début de la grève de la faim, a aussi fait parler de l’occupation. Le 12 Août, le Préfet de police fait évacuer de force les grévistes de la faim vers différents hôpitaux parisiens. Mais les hôpitaux n’ont pas souhaité garder des personnes qui avaient été amenées de force. Chaque gréviste de la faim a donc rejoint l’église Saint-Bernard. Ce coup de force de la préfecture de police, rapporté largement par les médias, a alerté l’opinion publique.

Gardes mobiles

Le 23 Août, je suis réveillé de bonne heure, vers 5 heures je descends dans la rue. Autour de l’église beaucoup de gens veillent. Vers 6 heures, Ariane Mouchkine, directrice du Théâtre du soleil (qui soutenait les sans-papiers) m’appelle de l’église et me dit qu’il va se passer quelque chose car les gardes mobiles sont rassemblés au métro Chateau d’eau. On avait prévu qu’on lirait des textes, qu’on passerait de la musique, pour que l’évacuation se passe dans le calme.

On a réveillé les familles, rassemblé et fait asseoir tout le monde dans la nef de l’église. Quand les forces de l’ordre ont commencé à casser la porte de gauche de l’église, à côté de la porte centrale, qui ne pouvait pas être ouverte de l’extérieur, j’étais en train de lire le discours de Martin Luther King : « J’ai fait encore le rêve ce matin… » Un policier m’a arraché le micro et le rêve s’est brisé.

Les sans-papiers n’étaient pas arrivés à Saint-Bernard par hasard. Ils avaient été guidés par des militants d’association, dans un quartier marqué par l’immigration. Quelques temps auparavant, ils avaient regardé si l’église était bien ouverte en journée. L’occupation de Saint-Bernard faisait suite, notamment, à l’occupation de l’Eglise Saint-Ambroise (d’où ils avaient été évacués).

Droit d’asile

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L’église Saint-Bernard, 15 ans après les faits, le 22 août 2011.

Quand les sans-papiers sont arrivés à Saint-Bernard, ils sont venus me voir en disant, on vous demande l’asile : « Vous pouvez nous protéger et nous donner l’asile. » Mais le droit d’asile n’existe plus légalement en France. C’est plutôt une tradition morale, pas un droit dans le Code français. Je leur ai dit : « Je suis comme vous, je suis soumis aux mêmes lois. » Je risquais prison et amende, pour héberger des sans-papiers, en situation irrégulière.

Après Saint-Bernard, les sans-papiers ont été hebergés dans des locaux d’un ancien jardin d’enfants géré par le comité d’entreprise de la BNP, rue Poissonnière, pendant un an et demi. Les conditions de vie étaient difficiles, les installations très précaires. D’autres sont retournés dans leur logement, qu’ils avaient quitté temporairement pour l’occupation de l’église. Beaucoup sont passés par des mois de démarches et de procédures pour renouveler leur titre de séjour et avoir un permis de travail. Certains ont été expulsés.

L’occupation de Saint-Bernard a permis de multiplier les mouvements de soutien aux sans-papiers. C’était la première fois qu’une église était occupée aussi longtemps. Beaucoup de personnes non croyantes ont été touchées, émues, par l’intervention des forces de l’ordre : pour elles il n’était pas pensable que la force publique entre par la force dans un lieu comme celui là. C’était la violation d’un lieu sacré. Des tentatives d’occupation se sont déroulées, par la suite. Mais j’ai souvent répété alors qu’il y avait eu une conjoncture de situations et d’événements qui avaient donné un formidable écho à cette occupation, mais qu’on ne refaisait pas Saint-Bernard.

Retrouvez ici le récit de l’assaut par Dominique Simonnot et David Dufresne, journalistes à Libération.

Vous étiez présent lors de l’occupation de l’église, racontez-nous votre témoignage :

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