vendredi 23 juin 2017| 15 riverains
 

La vie de Karim dans les années 60, du côté de la Goutte d'Or

Retraité depuis une dizaine d’années, Karim, 70 ans, travailleur kabyle débarqué en France en 1957, vit toujours dans le 18e arrondissement de Paris. Mémoire sans faille et esprit vif, il raconte la vie des Algériens dans la Goutte d’Or au cours des années cinquante et soixante.

« En fin de semaine, on allait dans la Goutte d’Or en groupe. Des hommes jeunes. Tout rappelait le bled dans ce quartier. On écoutait des chanteurs traditionnels. Ils se produisaient avec leurs orchestres dans les cafés enfumés. Je me souviens plus particulièrement de Sliamane Azem, un poète kabyle. Quel succès à l’époque ! D’autres bars étaient branchés sur la radio algérienne. Certains passaient des disques. »

Un sourire malicieux éclaire soudain le visage de Karim, élégant retraité de 70 ans : « On allait voir les filles, aussi… » Coup d’œil à la cantonade. Ses vieux amis attablés dans ce petit café du 18e arrondissement de Paris, à deux pas du quartier de la Goutte d’Or, encouragent le conteur à poursuivre. « C’est vrai, des bordels, on en trouvait partout dans la Goutte d’Or. Les filles étaient algériennes, italiennes, espagnoles… Quelques Françaises aussi. Faut comprendre, nous étions jeunes et seuls. »

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« Dans la Goutte d’Or, tout rappelait le bled. »

Karim débarque pour la première fois en France en 1957. Marseille. Il a 18 ans. Il laisse derrière lui ses parents, agriculteurs du côté de Bougie, en Kabylie. La traversée de la Méditerranée lui reste en travers de la gorge. Il est malade. « Nous étions assis, tous des hommes du pays, sur de mauvaises chaises en tissu qui se déplaçaient au gré des mouvements du petit bateau. C’était terrible. »

Le jeune homme fuit la misère et la guerre contre l’armée française : « Quand elle a éclaté, j’avais 14 ans. Les écoles fermaient. Les combats ravageaient les campagnes. Réfugiés dans les villes, les gens avaient faim. » Comme tant d’autres, Karim largue les amarres pour travailler en France, alors en plein boum économique. Les usines tournent à plein régime. Le secteur automobile embauche à tour de bras dans la région parisienne.

Karim prend le train et rallie la gare de Lyon, à Paris, où ses deux frères l’attendent. Partis plusieurs années avant lui, ils tiennent un petit hôtel dans le 18e arrondissement de la capitale. « Une chance, explique-t-il, en repoussant ses petites lunettes sur son nez. J’avais ma chambre. Alors que la plupart de mes compatriotes s’entassaient à six ou huit, sur des lits superposés, dans des établissements miteux de la Goutte d’Or. Mais, il y en avait ailleurs dans le 18e aussi. »

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L’épouse et les enfants de Karim ne sont jamais venus en France.

Pas question de chercher du travail dans l’état où il arrive à Paris, indiquent ses frères. « J’étais tout maigre et blanc. J’avais faim, se souvient Karim. Je me suis reposé une dizaine de jours. Pour être en forme devant le recruteur. » L’entretien d’embauche est une formalité : le jour J, en deux temps et trois mouvements, le voilà manœuvre chez Saviem, un constructeur de camions, à Saint Ouen. Le nouvel ouvrier possède un atout : il parle le français qu’il a eu la chance de bien apprendre à l’école. Il gagne 360 francs tous les mois. Un bon tiers est expédié aux parents. « J’étais heureux, mais ils me manquaient. »

La guerre d’indépendance algérienne fait rage. « Nous en parlions entre nous, les gars du bled. La police parisienne traquait les membres du FLN (Front de libération nationale) qui rackettaient les commerçants algériens du 18e pour payer la guerre. Celui qui refusait de donner de l’argent était mort. »

La guerre, Karim va la voir de près. Comme tout citoyen français, le voilà convoqué, le jour de ses vingt ans, au bureau du service militaire, à Vincennes. Les militaires lui proposent de devenir officier de réserve. Il refuse : « J’avais peur de combattre en première ligne. »

Il devient finalement infirmier et sauve un jour une Algérienne sur le point d’accoucher dans un petit village de montagne : « C’était bizarre d’être dans une armée qui combattait l’indépendance de mon pays. Mais je n’avais pas le choix. Faire vivre la famille était prioritaire. Je devais d’abord penser au travail en France. Et puis, le service militaire, ce n’est pas comme si on est volontaire… »

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« Dans les années 60 et 70, il y avait cinq ou six salles dans le 18e, où étaient projetés des films égyptiens et indiens… »

Karim retrouve le 18e arrondissement en 1962, quelques jours avant la signature des accords d’Evian et le cessez-le-feu qui en a découlé. « J’ai fêté l’indépendance dans la Goutte d’Or, avec une bande de potes de Bougie, raconte Karim. Tous les Algériens avaient le sourire aux lèvres. Parfois, des Français nous insultaient : “Vous êtes indépendants, alors partez. Vous n’avez plus rien à faire à Paris.” Nous, on disait, entre nous, pour rire : ils sont restés 132 ans en Algérie, nous resterons 132 ans en France. »

Karim reprend son boulot chez Saviem et sa vie de jeune homme célibataire. Il va souvent au cinéma : « Dans les années 60 et 70, il y avait cinq ou six salles, dans le 18e, où étaient projetés des films égyptiens et indiens… En particulier au 43, sur le boulevard Ornano. » Il se marie avec une Kabyle en 1967, lors d’un voyage au pays effectué pendant les vacances. Il fonde une famille. Quatre filles et un garçon naissent au fil de ses retours réguliers à Bougie. Ils ont aujourd’hui tous effectué des études en Algérie. Ils ne sont jamais venus en France. « C’était impossible, question logement, surtout, » insiste Karim.

Aujourd’hui, comme nombre de ses compatriotes dans le 18e arrondissement, Karim n’a toujours pas changé de mode de vie : il vit seul, la moitié de l’année, dans sa petite chambre situé au cœur de l’hôtel toujours tenu par ses frères, entre Simplon et Marcadet Poissonnier. Le reste du temps, il habite en Algérie, dans sa famille. « Je viens aussi en France pour me faire soigner, précise-t-il. Je suis diabétique. Et la qualité des soins, ici, est bien meilleure qu’au pays. » Bonne occasion de retrouver les copains, qui eux, n’ont pas revu la méditerranée depuis des lustres.

Manifestation L’Algérie à la Goutte d’Or

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