jeudi 20 juillet 2017| 19 riverains
 

Le 18e arrondissement n'a pas toujours été rose

Depuis vingt ans, le 18e vote à gauche. Mais l’arrondissement a longtemps été un bastion de la droite. Que réserve le premier tour des municipales 2014 ?

Seguin, Juppé, Jospin, Delanoë, Vaillant... Depuis des années, des ténors de la politique nationale s’affrontent lors d’élections, municipales ou législatives, dans le 18e arrondissement de Paris. Avant le premier tour des municipales, dimanche 23 mars 2014, un rappel historique s’impose. Manière de constater que si la droite a localement perdu du terrain, la gauche n’a pas toujours dominé le 18e.

Dans le paysage politique parisien, le 18e arrondissement fait figure de bastion socialiste inexpugnable. Non pas sans raison si l’on se réfère aux consultations électorales des vingt dernières années. À la présidentielle de 2012, François Hollande avait obtenu au second tour 70,31 % des suffrages, 7% de mieux que Ségolène Royal cinq ans auparavant. Aux législatives qui suivirent, Daniel Vaillant avait battu ce record dans la 17e circonscription (le maire du 18e avait déjà écrasé la droite aux municipales de 2008 avec 72,5% au second tour).

Les deux autres députés socialistes représentant l’arrondissement, Christophe Caresche et Annick Lepetit, dans les 18e et 3e circonscriptions, ne furent pas en reste. Ils s’imposèrent respectivement au second tour, avec 69,21% et 59,84%. Le rival de Caresche était l’actuelle tête de liste UMP, Pierre-Yves Bournazel. L’écart entre les deux fut de 38,40%. Or la 18e circonscription, le cœur de l’arrondissement, avait été pendant quarante ans le bastion quasi incontesté de la droite, à l’exception de l’intermède de Bertrand Delanoë : élu en 1981 face à un baron du gaullisme, Joël Le Tac, il n’y fit qu’un mandat, cédant en 1988 son siège à Alain Juppé, qui le conservera jusqu’en 1997.

L’autre caractéristique de l’arrondissement réside dans une abstention parmi les plus élevées de la capitale. Elle varie désormais entre 45% et 50%, quelle que soit la consultation. Le record est détenu par la circonscription législative de Daniel Vaillant, avec 50,76% au second tour de 2012. Ce phénomène, qui n’épargne pas les autres fiefs de la gauche de l’Est parisien, est tout récent. Aux municipales de 2001, celle-ci n’avait été en effet que de 36%, s’inscrivant dans la moyenne de la capitale.


- 1958 : Avènement de la Ve république, instauration du suffrage majoritaire à deux tours. Aux législatives, les trois circonscriptions de l’arrondissement sont gagnées par le parti gaulliste.
- 1967 : Première brèche dans l’hégémonie gaulliste. Deux circonscriptions basculent à gauche. Le socialiste Claude Estier s’impose dans la 25e (ouest de l’arrondissement) et le communiste Louis Baillot dans la 27e (est).
- 1968 : Après la dissolution consécutive aux « événements de Mai 68 », les gaullistes récupèrent les trois circonscriptions.
- 1973 : Seconde brèche dans la domination gaulliste. Louis Baillot est à nouveau élu dans la 27e. Les autres circonscriptions restent gaullistes.

Ce désintérêt avait eu un précédent aux municipales de 1995 qui virent l’avènement des socialistes, pour la première fois de l’histoire, à la tête de la mairie à l’issue d’une triangulaire imposée par le Front national. Logiquement cette configuration aurait dû susciter une mobilisation accrue des électeurs au second tour, comme cela se vérifie ailleurs. Or 45,53% d’entre eux boudèrent les urnes malgré l’enjeu. Au premier tour, un peu plus de la moitié des électeurs était restée à la maison. Le FN obtint 10,62%, la liste de droite se réclamant de Jean Tiberi candidat à la mairie de Paris 43,03% et, pour sa première élection comme maire, Daniel Vaillant l’emporta d’une très courte tête : majorité relative de 46,33%.

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En 1995, pour la première fois, les socialistes remportent la mairie du 18e à l’issue d’une triangulaire avec le Front national.

Si cette victoire était apparue comme le résultat d’un concours de circonstances face à une droite divisée qui régnait sans partage sur la mairie depuis 1983, aux municipales suivantes de 2001, Daniel Vaillant s’imposa avec 60,35% au second tour, améliorant de 14% son score antérieur. Cette fois-ci, sa victoire ne pouvait plus être entièrement imputée à la division de la droite, qui présentait pourtant deux listes au second tour : une officielle, conduite par Philippe Seguin, qui briguait en même temps la mairie de Paris, et une autre, dissidente du maire de Paris sortant Jean Tiberi qui n’était plus en odeur de sainteté auprès du RPR, conduite par Jean-Pierre Pierre-Bloch, ancien député de l’arrondissement. À elles deux, elles ne parvinrent pas à totaliser 40%.

La conquête du 18e par la gauche n’a pas été évidente. Quand Paris était encore populaire, habité par des ouvriers et des artisans, on votait majoritairement gaulliste. Parfois communiste, pour exprimer une saute d’humeur. Depuis l’avènement de la Ve république en 1958 jusqu’en 1981, le PS n’était qu’une force politique marginale, de facto une sorte de supplétif du PC, le parti dominant de la gauche alors. À une brève exception près, l’élection à la députation en 1967 de Claude Estier, un fidèle de François Mitterrand.

Avant les premières élections municipales de 1977 à Paris (auparavant la capitale était gérée par un préfet), l’unique référence électorale disponible ce sont les législatives. Le 18e arrondissement a été longtemps une chasse gardée d’un gaullisme dit de gauche. Ses députés avaient pour nom Alexandre Sanguinetti, un baroudeur qui disait « donnez moi 50 hommes prêts à mourir et je paralyse Paris le temps de provoquer une insurrection », Louis Vallon, figure emblématique de ce gaullisme-là, Joël Le Tac, humaniste austère, résistant de la première heure, qui sera l’élu des quartiers Clignancourt, Barbès, d’Ornano, sans discontinuité de 1958 à 1981, ou Jean Bernasconi, figure de proue du courant ouvriériste du gaullisme auquel le général De Gaulle tenait beaucoup.

Cette main mise du gaullisme vacille dans les années 70. Elle sera ébréchée une première fois aux législatives de 1967 avec l’élection surprise de Claude Estier et du communiste Louis Baillot. Leur règne n’est que de très courte durée. Un an plus tard, en riposte aux dits « évènements de Mai 68 », De Gaulle dissout en juin l’Assemblée nationale. Aux législatives qui suivent, leurs deux circonscriptions retournent dans le giron gaulliste. En 1973, seconde brèche dans cette hégémonie : Louis Baillot se fait élire député. Quatre ans après, nouvelle alerte pour la droite : porté par cet élan, il est élu maire de l’arrondissement. Mais la droite n’abdique pas. Aux législatives de 1978, Baillot s’incline cède son siège Jean-Pierre Pierre-Bloch qui le perdra, à son tour, en 1981 au profit de Lionel Jospin.

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Quand Paris était encore populaire, habité par des ouvriers et des artisans, on votait majoritairement gaulliste. Parfois communiste, pour exprimer une saute d’humeur.

L’élection de Jospin avait été portée par le succès à la présidentielle de Mitterrand. La dissolution de l’Assemblée nationale décidée par ce dernier avait été suivie d’une vague rose qui emporta sur son passage les trois députés de droite. Sous la tutelle de Claude Estier, leurs circonscriptions tombèrent dans l’escarcelle du PS. Estier retrouve la 25e (territoire aujourd’hui d’Annick Le Petit), et deux « sabras », comme Mitterrand appelait les jeunes socialistes qu’il envoyait à la conquête « des terres de mission », Bertrand Delanoë et Lionel Jospin s’emparent respectivement de la 26e et de la 27e. Pour autant ce succès sans précédent n’avait pas sonné le glas de la droite.


- 1977 : Troisième brèche dans l’hégémonie gaulliste à l’occasion des premières élections municipales à Paris : Louis Baillot est élu maire.
- 1978 : Baillot perd son siège de député au profit de Jean-Pierre Pierre-Bloch.
- 1981 : Dans la foulée de la victoire de François Mitterrand, le PS conquiert les trois circonscriptions. Ses élus sont : Claude Estier, Bertrand Delanoë, et Lionel Jospin.
- 1983 : Tsunami chiraquien aux municipales. Roger Chinaud est le nouveau maire après qu’Alain Juppé, tête de liste, lui a cédé le fauteuil pour rejoindre à la mairie de Paris Jacques Chirac, son mentor, qui l’a emporté dans les 20 arrondissements
- 1988 – Alain Juppé élu député dans la 18e, le cœur de l’arrondissement.

En compagnie d’un troisième larron qui avait pour nom Daniel Vaillant, Bertrand Delanoë et Lionel Jospin avaient débarqué dans le 18e un an avant les législatives de 1978, avec ordre de s’implanter et de déloger la droite, s’ils voulaient avoir un avenir. Cette offensive se solda par un échec. Figure aujourd’hui emblématique de la gauche dans le 18e, Daniel Vaillant sera le dernier des trois à se faire élire dans l’arrondissement. Il n’y parviendra qu’en 1993, succédant à la députation à Jospin appelé à d’autres responsabilités, avant de conquérir deux ans plus tard la mairie pour un bail ininterrompu de 19 années.

En monopolisant soudain la représentation parlementaire de l’arrondissement, la gauche, et plus particulièrement les socialistes, semblaient avoir pris une sérieuse option sur le futur, d’autant que la mairie était entre les mains du communiste Louis Baillot. Liés par le Programme commun de gouvernement, socialistes et communistes étaient alliés. Mais c’était sans compter avec le véritable tsunami chiraquien qui emporta tout sur son passage, aux municipales de 1983. Dès le premier tour, pour sa seconde réélection, Jacques Chirac s’impose dans 18 arrondissements dont le 18ème avec 53,86%. Dans les deux arrondissements qui lui avaient échappé, le 20ème et le 13ème, il l’emporte au second tour dans l’ordre avec 50,43%, son plus mauvais résultat, et 52,81%. Ce grand chelem, qui restera par son ampleur sans précédent et plus jamais réédité depuis, fut son tremplin national.

Le nouveau maire de droite du 18e qui avait délogé le communiste Baillot était un jeune loup, collaborateur de Jacques Chirac, inconnu du grand public, qui faisait en la circonstance ses premiers pas en politique. Il s’agissait d’Alain Juppé qui, aujourd’hui, est souvent cité comme le possible homme providentiel de l’UMP en 2017. Il ne sera qu’un maire d’arrondissement virtuel. A peine élu, il cède son fauteuil au giscardien Roger Chinaud pour être l’adjoint aux Finances de son mentor à la mairie de Paris, poste stratégique et de très grande confiance comme les événements le montreront par la suite. Même scénario aux municipales de 1989, il conduit la liste mais laisse le fauteuil de premier édile pour la seconde fois à Chinaud.

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L’autre caractéristique de l’arrondissement réside dans une abstention parmi les plus élevées de la capitale. Elle varie désormais entre 45% et 50%, quelle que soit la consultation.

En 1988, Alain Juppé confirme son emprise sur l’arrondissement qui se profile comme sa terre d’élection. Il est élu député de la 18e circonscription au second tour face à Bertrand Delanoë avec 53,7% et réélu en 1993 dès le premier. Ainsi il aura représenté l’arrondissement à l’Assemblée nationale pendant neuf ans, jusqu’à la dissolution de 1997 voulue par Chirac. Quand celle-ci survient, il est déjà maire de Bordeaux depuis deux ans et ne se représentera pas à sa succession. Depuis, c’est le socialiste Christophe Caresche qui occupe son siège, consacrant le basculement à gauche de l’arrondissement.

En conclusion, pratiquement pendant toute l’ère Mitterrand (1991-97), l’arrondissement a été entre les mains de la droite qui contrôlait deux des trois circonscriptions plus la mairie. L’arrondissement n’a viré à gauche qu’avec le départ de Juppé vers son sud-ouest natal et la cohabitation Jospin-Chirac (1997-2002). La droite résistera encore dans l’ouest de l’arrondissement jusqu’aux élections législatives de 2002, année où Annick Le Petit succédera finalement à Françoise de Panafieu dans la 17e circonscription.

On constate aussi que, bien que recueillant entre 60 et 70% des voix au second tour, les socialistes n’ont jamais été en mesure de s’imposer à la mairie ou à la députation dès le premier tour, à la différence de la droite qui y était parvenue à deux reprises aux municipales de 1983 et à la législative de 1993, alors même que la gauche détenait le pouvoir central. On note aussi que l’arrondissement est touché par une abstention record qui, en deux occasions, a franchi les 50%, révélatrice sans doute d’un malaise indicible dans l’électorat qu’il conviendra d’approfondir si le phénomène se confirme à ces municipales.


- 1993 – Daniel Vaillant, élu pour la première fois dans le 18e arrondissement. Il succède à Jospin au siège de député dans la 19e.
- 1995 – Vaillant élu pour la première fois maire.
- 1997 – Maire de Bordeaux, Juppé ne se représente pas à la députation. Christophe Caresche lui succède. La droite ne contrôle plus qu’une circonscription, la 17e.
- 2002 – Malgré l’échec de Jospin au premier tour de la présidentielle, le PS s’impose dans les trois circonscriptions, instaurant ainsi son hégémonie sur l’arrondissement qui perdure jusqu’à maintenant.

La suprématie socialiste dans le 18e arrondissement, qui touche aussi tout l’Est parisien, est aussi due à une profonde mutation démographique qui a profondément modifié le paysage sociologique de la capitale. Dans bien des quartiers, s’est progressivement substituée aux classes populaires une petite et moyenne bourgeoise qu’on surnomme vulgairement bobo (bohème-bourgeois) exerçant des métiers plutôt intellectuels. Ce phénomène, propre à toutes les grandes agglomérations mondiales, est désigné par les sociologues sous le vocable d’origine anglaise de « gentrification ».

Certains signes suggèreraient, selon quelques rares études rapportées par une presse de droite, qu’un frémissement de droitisation de cette couche sociale serait perceptible : elle pencherait à gauche sur le plan sociétal et inclinerait plutôt vers une droite libérale sur le plan économique. Ayant eu en grande partie gain de cause sur son flanc gauche, elle commencerait à lorgner désormais du côté de son versant droit idéologique, surtout sous les effets d’une crise qui la fragilise soudain. Ces municipales seront peut-être l’indice qui permettra de vérifier si cette éventuelle évolution est déjà à l’oeuvre, notamment s’il y a une amorce de reflux du vote socialiste.

Cartes : Jacqueline Uztarroz

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