
Pour l’écrivain et journaliste Guy Konopnicki, « c’est parce qu’il n’y a plus ce bruit permanent de la ville, que le bruit devient intolérable ».
Dans le 18e arrondissement de Paris, comme dans l’ensemble de la capitale, la chasse au bruit est déclarée. Pas le bruit des usines, il n’y en a plus, mais celui des fêtards, des jeunes, des SDF... Dans "Le silence de la ville", l’écrivain et journaliste Guy Konopnicki, souligne pourquoi le « bruit, c’est la vie ». Entretien.
En 2010, la police parisienne s’est déplacée plus de 8500 fois pour tapage. Selon la préfecture de police, les premiers chiffres de 2011 laissent présager un nombre encore plus important de mains courantes. Le bruit importunerait-il de plus en plus les Parisiens et les Parisiennes ? Le bruit des bars, des sans-abris, des jeunes ou même des cloches des églises est régulièrement mis en cause lors des conseils de quartiers. Comme ailleurs dans Paris, les riverains du 18e arrondissement protestent contre ce qu’ils considèrent être des nuisances, et exigent une ville de plus en plus silencieuse.
La Ville a décrété la guerre au bruit. Les premières mesures mises en œuvre en septembre 2011, dans le cadre des Etats généraux des nuits de Paris, mettent l’accent sur la réduction des nuisances sonores. Paris entend d’abord réglementer « l’usage de la nuit » entre ceux qui dorment et ceux qui font la fête (bars, boites, salles de concert...). Comment ? Des « réunions de commission de médiation » seront désormais tenues dans chaque arrondissement. Ces instances rassembleront riverains, professionnels de la nuit, policiers et maires d’arrondissements « chaque fois que cela sera nécessaire ».
Et ce n’est pas terminé. En effet, les premières expérimentations du « dispositif de médiation de rue », se tiendront à partir de septembre 2011, dans les quartiers à « forte activité festive. » Via une association, ce projet est financé et dirigé conjointement par la Ville et les établissements de nuit. On parle de "chuteurs" qui demanderaient aux fêtards un poil trop bruyant de se taire.
Sus au bruit ! Et si, au contraire, le bruit était indissociable de la ville, Paris en l’occurence ? C’est le point de vue paradoxal que délivre Guy Konopnicki, romancier, essayiste et chroniqueur à l’hebdomadaire Marianne, dans son ouvrage, « Le Silence de la ville ». Né en 1948, ce Parisien de naissance et « Grand-Parisien » de toujours, n’as cessé d’arpenter la capitale, ses rues, se boulevards et ses bistrots. Le bruit, il connaît bien.
Dixhuitinfo : Qu’est-ce que le bruit ?
Guy Konopnicki : D’abord, c’est la ville. Il y a un demi-siècle, du temps de mon enfance, la ville, c’était les usines et les trains. J’ai grandi sous un pont de chemin de fer, dans une rue près de la porte de Vincennes. Paris était industrielle. Dans les cours, usines et ateliers se mélangeaient parfois aux habitations. Les rues de Paris étaient commerçantes, donc bruyantes : le boucher qui allait chercher ses quartiers à la Villette, à 6h, il faisait du ramdam car à 8h il fallait qu’il soit ouvert ; les épiciers allaient aux Halles dès l’aube au volant de camionnettes pétaradantes... C’était le bruit de la vie.
Les riverains ne se plaignaient jamais ?
Les grandes salles de sport, de ciné de spectacle, ça faisait partie de la vie. Aujourd’hui, le problème des lieux de loisirs c’est qu’ils sont concentrés. Il y a des quartiers de ciné, etc. Il n’y a plus de bistro de quartier, il y a des quartiers de bistro.
Qu’est-ce qui a changé ?
On a chassé le travail bruyant de Paris. Les quartiers y ont perdu leur identité. Par exemple, le 19e fourmillait d’imprimeries. Dans le 18e, il y avait des ateliers. Rue Championnet, il y avait ceux de la RATP. De la mécanique, de la petite métallurgie : les sous-traitances des grandes usines automobiles, Citroën ou autres. De nombreux garages et carrossiers ont disparu, ces boîtes ont fermé ou se sont déplacées.
Comment est née la hantise du bruit ?
On ne côtoie plus le travail ! Depuis la fin du XXe siècle, il est caché, en banlieue, loin. En ville, il ne reste que du tertiaire. Et encore. Avec la hausse du prix de l’immobilier, même le tertiaire a du mal à rester dans Paris. Il n’y a plus cette coexistence du travail et de l’habitat. Auparavant on logeait là où on travaillait. Les travailleurs côtoyaient les fêtards. Quand les Halles étaient ouvertes toute la nuit, comme les bistrots, personne ne protestait. C’était normal. Les spectateurs qui dînaient après le théâtre se mélangeaient aux Forts des Halles, aux ouvriers du livre, aux camionneurs. La nuit, c’était un mélange formidable. Aujourd’hui, la ville n’appartient plus à ceux qui y travaillent. Les 19e et 20e arrondissements sont devenus des quartiers résidentiels et de loisirs. La vie nocturne y est artificielle. C’est parce qu’il n’y a plus ce bruit permanent de la ville, que le bruit devient intolérable.
Paris est devenue une ville de propriétaires, quelles conséquences sur la perception du bruit ?
Ah, ça joue énormément. D’abord, un choc générationnel fort. D’un côté, les jeunes au bistro, de l’autre, les propriétaires au-dessus du bistrot. Ensuite, un propriétaire a parfois l’impression que la rue lui appartient aussi. À tel point que des passages ont été réellement privatisés : sous les prétextes de sécurité, les passages de Paris, sont maintenant pratiquement tous codés et fermés le soir. Il y en a certains qu’on ne peut même plus emprunter la journée.
Est-ce une conséquence de l’embourgeoisement de Paris ?
Bien sûr. Je tape dans mon livre sur le terme « bobo », parce que bobo, c’est bourgeois-bohème. Or, ces nouveaux bourgeois de Paris ne sont pas bohèmes. Ils ont acheté dans les quartiers où ils avaient, peut-être, vécu leur bohème, mais ils ne supportent pas la bohème de ceux d’après. Celle des jeunes. Ensuite, cet embourgeoisement est une évolution des mentalités assez terrible. On n’arrête pas de parler de mixité sociale, mais on est dans une mentalité ségrégative. Le bruit ça va avec le reste. Le bruit, c’est : « Je ne supporte plus ce qui est à côté de moi. »
C’est-à-dire ?
Le bruit, ce n’est plus le travail, c’est l’autre. Et on ne supporte plus l’autre. Les autres qui s’amusent, par exemple. Ou la jeunesse qui vient de banlieue. Elle commence à vouloir aller rue Oberkampf ou à Bastille, alors on parle d’insécurité à Bastille… Relativisons ! De mon temps, la vie à Bastille, c’était la rue de Lappe, un lieu de rendez-vous de voyous, avec des bagarres au couteau. Aujourd’hui, il y a une hostilité, une peur, envers le jeune qui débarque là. Parce qu’il est différent.
Autre exemple, j’ai vu des propriétaires refuser de louer à un jeune couple qui avait deux enfants et en attendait un troisième, à cause du bruit des gosses ! Il y a même des gens qui gueulent à côté d’une école, parce que ça fait du bruit.
Il y a quand même des îlots à Paris où il y a encore du bruit, comme Barbès ?
Oui, et heureusement : c’est populaire et animé.
Le Silence de la ville
JBz & Cie, mars 2011
15 euros
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