jeudi 31 juillet 2014| 50 riverains
 

Guy Konopnicki : « Le bruit de la ville, c'est la vie ! »

Pour l’écrivain et journaliste Guy Konopnicki, « c’est parce qu’il n’y a plus ce bruit permanent de la ville, que le bruit devient intolérable ».

Dans le 18e arrondissement de Paris, comme dans l’ensemble de la capitale, la chasse au bruit est déclarée. Pas le bruit des usines, il n’y en a plus, mais celui des fêtards, des jeunes, des SDF... Dans "Le silence de la ville", l’écrivain et journaliste Guy Konopnicki, souligne pourquoi le « bruit, c’est la vie ». Entretien.

En 2010, la police parisienne s’est déplacée plus de 8500 fois pour tapage. Selon la préfecture de police, les premiers chiffres de 2011 laissent présager un nombre encore plus important de mains courantes. Le bruit importunerait-il de plus en plus les Parisiens et les Parisiennes ? Le bruit des bars, des sans-abris, des jeunes ou même des cloches des églises est régulièrement mis en cause lors des conseils de quartiers. Comme ailleurs dans Paris, les riverains du 18e arrondissement protestent contre ce qu’ils considèrent être des nuisances, et exigent une ville de plus en plus silencieuse.

La Ville a décrété la guerre au bruit. Les premières mesures mises en œuvre en septembre 2011, dans le cadre des Etats généraux des nuits de Paris, mettent l’accent sur la réduction des nuisances sonores. Paris entend d’abord réglementer « l’usage de la nuit » entre ceux qui dorment et ceux qui font la fête (bars, boites, salles de concert...). Comment ? Des « réunions de commission de médiation » seront désormais tenues dans chaque arrondissement. Ces instances rassembleront riverains, professionnels de la nuit, policiers et maires d’arrondissements « chaque fois que cela sera nécessaire ».

Et ce n’est pas terminé. En effet, les premières expérimentations du « dispositif de médiation de rue », se tiendront à partir de septembre 2011, dans les quartiers à « forte activité festive. » Via une association, ce projet est financé et dirigé conjointement par la Ville et les établissements de nuit. On parle de "chuteurs" qui demanderaient aux fêtards un poil trop bruyant de se taire.

Sus au bruit ! Et si, au contraire, le bruit était indissociable de la ville, Paris en l’occurence ? C’est le point de vue paradoxal que délivre Guy Konopnicki, romancier, essayiste et chroniqueur à l’hebdomadaire Marianne, dans son ouvrage, « Le Silence de la ville ». Né en 1948, ce Parisien de naissance et « Grand-Parisien » de toujours, n’as cessé d’arpenter la capitale, ses rues, se boulevards et ses bistrots. Le bruit, il connaît bien.

Dixhuitinfo : Qu’est-ce que le bruit ?

Guy Konopnicki : D’abord, c’est la ville. Il y a un demi-siècle, du temps de mon enfance, la ville, c’était les usines et les trains. J’ai grandi sous un pont de chemin de fer, dans une rue près de la porte de Vincennes. Paris était industrielle. Dans les cours, usines et ateliers se mélangeaient parfois aux habitations. Les rues de Paris étaient commerçantes, donc bruyantes : le boucher qui allait chercher ses quartiers à la Villette, à 6h, il faisait du ramdam car à 8h il fallait qu’il soit ouvert ; les épiciers allaient aux Halles dès l’aube au volant de camionnettes pétaradantes... C’était le bruit de la vie.

Les riverains ne se plaignaient jamais ?

Les grandes salles de sport, de ciné de spectacle, ça faisait partie de la vie. Aujourd’hui, le problème des lieux de loisirs c’est qu’ils sont concentrés. Il y a des quartiers de ciné, etc. Il n’y a plus de bistro de quartier, il y a des quartiers de bistro.

Qu’est-ce qui a changé ?

On a chassé le travail bruyant de Paris. Les quartiers y ont perdu leur identité. Par exemple, le 19e fourmillait d’imprimeries. Dans le 18e, il y avait des ateliers. Rue Championnet, il y avait ceux de la RATP. De la mécanique, de la petite métallurgie : les sous-traitances des grandes usines automobiles, Citroën ou autres. De nombreux garages et carrossiers ont disparu, ces boîtes ont fermé ou se sont déplacées.

Comment est née la hantise du bruit ?

On ne côtoie plus le travail ! Depuis la fin du XXe siècle, il est caché, en banlieue, loin. En ville, il ne reste que du tertiaire. Et encore. Avec la hausse du prix de l’immobilier, même le tertiaire a du mal à rester dans Paris. Il n’y a plus cette coexistence du travail et de l’habitat. Auparavant on logeait là où on travaillait. Les travailleurs côtoyaient les fêtards. Quand les Halles étaient ouvertes toute la nuit, comme les bistrots, personne ne protestait. C’était normal. Les spectateurs qui dînaient après le théâtre se mélangeaient aux Forts des Halles, aux ouvriers du livre, aux camionneurs. La nuit, c’était un mélange formidable. Aujourd’hui, la ville n’appartient plus à ceux qui y travaillent. Les 19e et 20e arrondissements sont devenus des quartiers résidentiels et de loisirs. La vie nocturne y est artificielle. C’est parce qu’il n’y a plus ce bruit permanent de la ville, que le bruit devient intolérable.

Paris est devenue une ville de propriétaires, quelles conséquences sur la perception du bruit ?

Ah, ça joue énormément. D’abord, un choc générationnel fort. D’un côté, les jeunes au bistro, de l’autre, les propriétaires au-dessus du bistrot. Ensuite, un propriétaire a parfois l’impression que la rue lui appartient aussi. À tel point que des passages ont été réellement privatisés : sous les prétextes de sécurité, les passages de Paris, sont maintenant pratiquement tous codés et fermés le soir. Il y en a certains qu’on ne peut même plus emprunter la journée.

Est-ce une conséquence de l’embourgeoisement de Paris ?

Bien sûr. Je tape dans mon livre sur le terme « bobo », parce que bobo, c’est bourgeois-bohème. Or, ces nouveaux bourgeois de Paris ne sont pas bohèmes. Ils ont acheté dans les quartiers où ils avaient, peut-être, vécu leur bohème, mais ils ne supportent pas la bohème de ceux d’après. Celle des jeunes. Ensuite, cet embourgeoisement est une évolution des mentalités assez terrible. On n’arrête pas de parler de mixité sociale, mais on est dans une mentalité ségrégative. Le bruit ça va avec le reste. Le bruit, c’est : « Je ne supporte plus ce qui est à côté de moi. »

C’est-à-dire ?

Le bruit, ce n’est plus le travail, c’est l’autre. Et on ne supporte plus l’autre. Les autres qui s’amusent, par exemple. Ou la jeunesse qui vient de banlieue. Elle commence à vouloir aller rue Oberkampf ou à Bastille, alors on parle d’insécurité à Bastille… Relativisons ! De mon temps, la vie à Bastille, c’était la rue de Lappe, un lieu de rendez-vous de voyous, avec des bagarres au couteau. Aujourd’hui, il y a une hostilité, une peur, envers le jeune qui débarque là. Parce qu’il est différent.

Autre exemple, j’ai vu des propriétaires refuser de louer à un jeune couple qui avait deux enfants et en attendait un troisième, à cause du bruit des gosses ! Il y a même des gens qui gueulent à côté d’une école, parce que ça fait du bruit.

Il y a quand même des îlots à Paris où il y a encore du bruit, comme Barbès ?

Oui, et heureusement : c’est populaire et animé.

Le Silence de la ville
JBz & Cie, mars 2011
15 euros

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5 commentaires
  • Guy Konopnicki : « Le bruit de la ville, c’est la vie ! » 1er septembre 2011 19:21, par Anne-Marie

    Pourquoi parler au passé : "Dans le 18e, il y avait des ateliers. Rue Championnet, il y avait ceux de la RATP". La RATP rue Championnet est le plus grand site industriel du 18e toujours en activité, il suffit d’aller sur place pour s’en apercevoir - cela mériterait d’ailleurs un reportage.

    Ce qui est gênant avec les bruits, c’est qu’aujourd’hui, ils ne reflètent que rarement le travail utile des usines et des artisans, la plupart sont générés par l’égoïsme : deux-roues mal réglées qu’on fait pétarder pour se faire entendre, climatiseurs sans protection antibruit, musiques de conserve dont on n’entend que les fréquences basses, camions de nettoyage ou de livraison vieux modèles trop bruyants, moteurs diesel qu’on laisse tourner même en été... Ce ne sont donc pas des sons sympathiques émanent de chantiers ou d’ateliers où il est plaisant d’observer la progression du travail.

    Alors oui aux bruits de la vie et de l’activité humaine, et non aux agressions sonores délibérées.

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  • Je suis totalement d’accord avec Guy Konopnicki, moi c’est à l’inverse le silence qui m’empêche de dormir. Le silence sonne comme une fin, alors que le bruit sonne comme une naissance, comme la réalité de la vie.

     
     

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  • Bonsoir. On doit relever la contradiction entre l’affirmation "le bruit c’est la vie" et la description des bruits. Et certainement certains bruits sont bien du côté de la vie, comme ceux du travail, des conversations, des circulations, des marchés, des squares, des écoles...mais d’autres sont du côté des nuisances, par leur inutilité (certaines sirènes ou klaxon, vociférations), la simple manifestation d’un sans gêne exhibé, comme les stationnements sauvages, les dépôts d’ordures, les déjections canines et humaines...ou de déficiences techniques comme les rames de métro, les balayeuses, les aéronefs, certains moteurs et chantiers de marteaux piqueurs Paris vieillit, et ses habitants gagnent avec l’âge le privilège de la presby-acousie. Se pourrait-il qu’ils se plaignent à tord ? Boileau déjà n’écrivait-il pas à propos des cloches : "pour honorer les morts font mourir les vivants" (in les Embaras de Paris). Le phénomène ne date pas d’hier. Mais les moyens de sonorisation n’ont jamais été aussi puissants qu’à ce jour et les nuisances sonores aussi permanentes.

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  • Guy Konopnicki : « Le bruit de la ville, c’est la vie ! » 24 septembre 2011 21:18, par Alice Bséréni,

    A propos des nuisances sonores dans la ville, voici mon "billet d’humeur" consécutif aux débordements des fêt’es diverses, hélas systématisées. En effet, pas de week-end dans le quartier sans une thématique commerciale dite festive... Ce week-end, le 1er janvier belge. La semaine prochaine, la fête des vendanges, ensuite, celles du terroir diverses versions, ensuite les débauches de Noël et du nouvel an, on enchaîne avec la fête de la coquille saint-Jacques, il y aura d’autres prétexte entre temps, on passera l’hiver à coups de fêtes vinicoles, gustatives et autres brocantes ou vides greniers qui prendront le relais dès le printemps. Les services publiques de nettoiement n’en peuvent mais, pas plus que les riverains excédés par ces manifestations d’artifices.

    Fête de la musique ou faites des décibels

    21 juin, c’est l’été, c’est aussi la fête de la musique. Au point que l’on ne sait plus si l’on fête l’été ou la musique. La musique s’est substituée à l’été, l’été est devenu synonyme de musique en une sorte de métaphore et de métonymie fécondes. La dite fête a été lancée il y a trente ans déjà pour encourager les initiatives de voisinage à caractère libératoire et jubilatoire après des décennies de gouvernance pisse froid. Elle semble avoir atteint des sommets en touts domaines, fréquentation, manifestation, sonorité, forme, amplitude... Elle s’est emparée des rues, des squares, des trottoirs, des places, des fenêtres, des balcons, des devantures, des toits parfois, des jardins, des pelouses, elle a gangrené l’Europe, elle essaime de par le monde et l’on se demande quel pays n’a pas encore été touché par cette traînée de poudre signifiante. On peut à juste titre se réjouir bien sûr d’un succès qui confirme la pertinence de l’initiative. On doit en tirer aussi un bilan mitigé, voire alarmant. Il faut se rendre à l’évidence : la fête de la musique se réduit à Montmartre à une performance de décibels. Chaque pouce de trottoir est désormais occupé par un orchestre et ses sonos, chaque terrasse de bistrot transformée en podium, chaque coin de rue en studio d’enregistrement, chaque pied d’immeuble en scène de théâtre d’une nuit. Le tout démultiplié par les vibrations, décuplé par les ondes sonores, amplifié par les décibels assourdissants, télescopage de sons, de bruits, de vacarmes, d’effets, d’odeurs, de corps, formes, matières, fumées, brumes, heurts, voix, cris, injures, rictus, gestes, foule, vagues, rumeurs, gueulantes, mais où sont donc les voix ? dérapages, vociférations, heurts, gestuelles, interpellations, accrochages, dérives, empoignades, merguez, sodas, cocas, bières, whiskys, rosés, cannettes, tabacs et cigarettes, joints et peut-être plus, je n’y étais pas, j’ai fui et suis rentrée chez moi, terrassée par l’intensité des décibels, les vociférations se télescopant d’une sono à l’autre, par le spectacle des affrontements, asphyxiée par les fumées des merguez, saucisses et barbecues saturant le quartier, mes verres de lunette tout embrumés, je suis rentrée chez moi, n’étant pas à la fête, pas à cette fête là, je sais que pendant plusieurs jours mon chien piétinera dans les tessons de bouteille, cannettes, sachets de plastique, capsules, bouchons, restes de sandwichs… il n’y aura pas d’agents de nettoyage supplémentaires au lendemain de fêtes qui sonnent désormais comme des défaites.

    Que faire pour échapper à ces bacchanales des temps modernes, s’en protéger ? Ces scènes d’hystérie collective semblent faire écho aux manifestations de très lointains ancêtres et des mythologies où les Bacchantes officiaient en fêtes rituelles païennes où se lâchaient les instincts les plus archaïques, les pulsions les plus élémentaires. Une œuvre de salubrité publique et collective faisant fonction d’exorcisme nécessaire à la survie de la communauté. Concomitantes aussi de la décadence et de l’effondrement de l’empire Romain.

    On peut se demander à quelle nécessité répond ce désormais rituel de la célébration de l’été quand elle prend des formes aussi outrancières ; on peut s’interroger sur les raisons de la multiplication des « fêtes », nuits blanches diverses et autres thématiques extra ordinaires. Et s’inquiéter aussi de la multiplication d’initiatives à caractère essentiellement commercial que l’on voudrait faire passer pour de la fête. Le quartier connaît en outre chaque nuit sa fête de la musique tout au long de l’année, chaque escalier héberge des orchestres, des guitares, des tam-tams, postes de radio tonitruants, des concerts éphémères, les squares se transforment en décharges publiques, les pelouses sont nourries de déjections multiples (qui ont très peu à voir avec celles de nos toutous), le moindre recoin de mur ou de buisson est transformé en pissotière, les pavés et les trottoirs imbibés d’ammoniaque, les entrées d’immeubles convertis de W-C… Et l’ensemble du quartier se voit transformé en un immense champ de foire commerciale à caractère chronique qui incite à une fréquentation consumériste sans cesse plus effrénée.

    Jusqu’à quand la politique de la ville voudra-t-elle confondre vie et commerce, fête et consommation, animation et vocifération, exploits commerciaux et vie de quartier, exploitation commerciale et projet de vie ?… Jusqu’à quand les habitants disparaîtront-ils derrière les flux des touristes sans prise sur les effets pervers et ravageurs de ces déferlantes ? Jusqu’à quand devrons nous nous effacer devant les intérêts des lobbys commerciaux ? Jusqu’à quand les flancs et le sommet de la butte seront-il réduits à l’état de bazar de si basse catégorie ? Jusqu’à quand la mémoire de Montmartre sera-t-elle bradée aux lubies des agences immobilières, banques, boutiques de fringues branchées, enseignes commerciales vides de sens… Jusqu’à quand la politique locale de la ville s’auto satisfera-t-elle des performances chiffrées . Jusqu’à quand le quartier sera-t-il la proie de bobos branchés, livré aux tournages de films récurrents qui en paralysent la vie, les squares squattés par les installations commerciales, l’espace publique kidnappé par des manifestations multiples, l’extension des cafés, terrasses de restaurants, pollué de mégots qui engorgent caniveaux et bouches d’égouts et passent directement dans les eaux destinées à retraitement ?

    Trop de boutiques de quartier ont disparu, de nouvelles sont menacées de fermeture, librairie, commerce alimentaire, rôtisserie... Des incendies suspects ravagent le quartier et sa périphérie. Gageons que l’une ou l’autre de ces enseignes de prestige est embusquée dans les déboires de ces locaux.

    Alice Bséréni, 7 rue Gabrielle, paris 18è

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  • précisions : la goutte d’or la journée c’est le bazar, mais la nuit, pas un chat, plus calme que chez vos chers bobos. vas rue des poissonniers ou rue de panama à 2h du matin et tu verras.

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