lundi 18 décembre 2017| 15 riverains
 

Le Mila, un laboratoire musical au coeur du 18e

Dans les locaux du label Record Makers, une des entreprises phares de la "Rue de la Musique".

Le Marché indépendant des labels (Mila) et ses trentes entreprises musicales rythment la vie du quartier Joffrin-Clignancourt, dans le 18e arrondissement de Paris, depuis 2003. Les jeunes maisons de disque qui y sont installées sont attirées par des loyers modérés et portées par cet écosystème créatif. Reportage

Voilà presque dix ans que les rues Letort, Blémont et Messager n’en forment qu’une : la « Rue de la Musique ». Mais de nombreuses devantures rappellent encore la vocation première des anciennes boutiques aujourd’hui recyclées en bureaux. Ainsi, au 2 rue André Messager, la façade se partage entre l’enseigne du Mila et celle de Goulet-Turpin, chaîne de supermarchés historique et aujourd’hui disparue. C’est là qu’est installée la pépinière d’entreprises musicales.

Aude Merlet est coordinatrice du Mila depuis 2008. Son rôle ? « Établir le lien » entre les différentes entreprises du quartier. Entre trois mails et deux coups de fil, la jeune brune à lunettes doit également gérer la mini-inondation survenue dans son bureau après un week-end pluvieux : « C’est la première fois que ça m’arrive. » Elle parle avec passion de son travail et insiste à plusieurs reprises sur les deux missions du Mila : « s’investir dans la filière du disque » et « développer le quartier ».

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Le Mila est installé depuis 2003 à l’angle des rues Letort et Messager.

Atomes crochus

Créé en 2003 dans un quartier moribond, le Mila accueille aujourd’hui une trentaine de structures musicales indépendantes : labels, sociétés d’édition, de production, de promotion, le magazine spécialisé Longueur d’Ondes ou le site communautaire Noomiz. De nombreuses collaborations professionnelles se sont établies entre ces différentes structures, mais « le plus important, c’est ce qu’on ne voit pas, tout ce qui relève de l’informel », explique Aude Merlet. Petits coups de main, conseils d’amis, mise en réseau, émulation : c’est tout ça qui crée la force du Mila.

Une dizaine de ces entreprises forment la pépinière, avec chacune leur bureau de 10m2. Elise Marasco travaillait déjà rue de la Musique avant de créer avec une collègue Gommette Production (spectacles et communication d’artistes jeunes public), et c’est « sans hésitation » qu’elle a choisi de s’installer ici. Avant de voler de ses propres ailes : la pépinière n’est qu’un point de passage pour les entreprises qui y travaillent. Même si certaines d’entre elles continuent l’aventure du Mila en s’installant dans les boutiques autonomes du quartier.

Label en kit

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Julian Banes, gérant d’Upton Park

Upton Park (UPP) a suivi ce parcours. La société d’édition musicale a passé deux ans à la pépinière. Se sentant à l’étroit, ils ont sauté sur l’occasion quand une boutique s’est libérée rue Emile Blémont. De l’extérieur, le seul signe distinctif est un autocollant dans un coin d’une étroite porte en bois. Une fois entré, on découvre des instruments stockés là par des artistes entre deux dates et des posters des groupes édités par UPP. Merzhin, The Craftmen Club, Im Takt : surtout des groupes bretons. Logique quand on sait que patron d’UPP Julian Banes a débuté avec le groupe de rock celtique Matmatah.

« J’aime beaucoup cette idée de mélanger des entreprises qui travaillent dans le même secteur. Ca permet de créer des synergies, de se donner des tuyaux », explique Julian Banes. C’est un vrai « label en kit » qui s’est créé avec plusieurs entreprises du Mila pour sortir l’album solo de Tristan Nihouarn, le chanteur de Matmatah. Tandis qu’UPP se chargeait de l’édition, Chakalaka s’est occupé de la promo web et Noomiz a développé une application Facebook. « Ca nous a permis de gagner un temps fou », s’enthousiasme Julian Banes.

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Les locaux de Noomiz, site Internet musical communautaire.

Effervescence créative

Chez les voisins de Noomiz on apprécie également cette « interaction quotidienne » et cette « émulation saine » entre les entreprises de la Rue de la Musique. L’ambiance qui règne dans leurs bureaux, dissimulés derrière ce qu’on avait pris pour les portes d’un local électrique, est cependant plus geek que musicale. Ce site, ouvert au grand public en 2010, est une sorte de MySpace à la française doublé d’un algorithme maison pour calculer la popularité des artistes qui y postent des chansons.

Noomiz travaille davantage avec les multinationales du disque qu’avec les labels indépendants. Mais il arrive aussi qu’Antoine El Iman, co-créateur de Noomiz, donne quelques conseils d’ami à ses voisins concernant « l’adhésion du public à certains artistes » ou la « stratégie digitale ». La start-up a débuté dans des incubateurs d’entreprise et n’a pas voulu quitter cet esprit. Pour Antoine El Iman, le Mila était « la solution idéale », cumulant « loyer modéré » et « écosystème enrichissant » : « On partage avec les autres structures les mêmes problématiques de créateur d’entreprise. »

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Record Makers, une des vitrines du Mila

Village musical


En face de Noomiz, on ne peut pas louper la vitrine de Record Makers. Posters de Sébastien Tellier, de Kavinsky ou du film Drive, le label est clairement une des entreprises phares de la rue. On les sent cependant moins impliqués dans le Mila. « On ne rentre pas dans le moule musical Mila de la petite chanteuse pop française et on est aussi plus tourné vers l’international », analysent les deux stagiaires Guillaume et Lucien. Record Makers se veut tout de même « solidaire » avec les autres labels indépendants et participent « quand ils le peuvent » au ateliers du Mila.

Lors du match de foot France-Angleterre du 11 juin 2012, plusieurs entreprises de la rue se sont réunies pour suivre ensemble la rencontre. Même Record Makers était présent. Le Mila est un vrai petit village où tout le monde se connaît, au moins de vue. On boit des coups ensemble au Point Bar ou on va manger Chez Paula, restaurant du coin réputé pour sa convivialité et devenu la cantine de la Rue de la Musique.

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Chez Paula, les tables sont déjà prêtes pour les prochains clients

Ambiance showbiz

Paula apprécie la clientèle issue du Mila, des gens « adorables ». Souvent ils parlent travail ici et ça devient très « ambiance showbiz ». L’autre jour elle a découvert dans un magazine qu’un de ses clients fidèles n’était autre que le chanteur Bertrand Burgalat. L’affection est mutuelle entre Paula et le Mila. A Noël dernier, elle organisait une fête avec des enfants du quartier. Elle a demandé aux entreprises du Mila de lui fournir des cadeaux, ce qu’elles ont fait sans hésiter.

Le Mila fait désormais partie de la vie du quartier, mais pour Aude Merlet ce n’est pas encore assez. A deux reprises, ses tentatives de rapprocher les artistes du Mila des habitants du quartier ont échoué. En 2009 des concerts rue André Messager ont été annulés pour raisons financières. Et en 2010 la fête du quartier de la Rue de la Musique a été annulée suite à une fusillade le soir de la fête de la musique.

Aude Merlet a encore des projets plein la tête pour le Mila. Elle va notamment lancer une étude avec un centre de recherche sur l’impact de ce pôle d’entreprises sur le quartier. De nouvelles ambitions qui pourraient bien ne pas voir le jour, sachant que le Mila a du mal à se financer depuis 2009 : baisse des subventions de la mairie du 18e arrondissement, et suppression d’autres aides. En attendant, Aude Merlet a fait appel à la contribution des entreprises du Mila – « le monde à l’envers » – et s’efforce de « faire rentrer le Mila dans les cases » de l’administration pour obtenir de nouveaux subsides.

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