mardi 23 mai 2017| 11 riverains
 

Un dîner de famille

Saghi Sofinson est un jeune écrivain habitant le 18e arrondissement de Paris. Il raconte des histoires, dresse des portraits, souligne des situations, fruits de son imagination et de ses observations dans son quartier. Dixhuitinfo va publier plusieurs nouvelles de ce nouvel auteur tout au long de l’été. Pour commencer, voici l’histoire de Stéphanie.

Stéphanie est sortie du métro Caulaincourt, vêtue d’un caban beige et d’un pantalon noir. Elle interprétera deux chansons d’Aznavour – l’idole de son père, un ancien maquisard. Sa taille, svelte et gracile – et ses jambes fluettes – rajeunissent son visage d’au moins cinq ans. On sent bien qu’elle se met souvent à la diète ; qu’elle abomine aussi son miroir vieillissant. Sa voix, équivalent féminin de Louis Armstrong, n’a jamais su séduire le Paris élitiste, bien qu’elle ait chanté à New-York et Hong Kong devant un public épris de jazz et de twist.
Stéphanie appréhende ce dîner familial. Nerveuse de chanter pour son père sans moral, désireuse de prouver à tous ses cousins qu’elle est encore capable d’émouvoir quelqu’un, elle sonne à la porte avec un mégot en main, embrasse son père en lui faisant un câlin, salue tout le monde en se versant du vin, et allume une cigarette d’un œil peu serein.
– Pardonnez mon entrée, j’ai souvent l’air pressée !
– Stéphanie est toujours un chouïa dispersée, dit sa mère, embarrassée.
– Tous les artistes sont un peu fous, dit Clément.
– Je me souviens, dit la mère de Stéphanie, que j’ai absorbé deux ou trois calmants le jour où elle a arrêté ses études de chimie. Elle était douée pour les sciences !
Un long silence plein d’amertume et d’impatience.
– Heureusement qu’on peut avoir plusieurs talents, dit son père.
La mère de Stéphanie aimerait rétorquer : certains talents payent de meilleurs salaires. Elle se retient, évite de la critiquer devant tous les invités, et se met à rire en se penchant en arrière. Voyant du coin de l’œil que sa fille est irritée, elle lui caresse la main pour calmer l’atmosphère.
Stéphanie étouffe, contient, réprime ses sanglots. Une demi-heure plus tard, elle s’installe au piano, et joue quelques valses de Chopin et de Ravel. Puis, d’un air penaud, elle joue ses propres morceaux – composés dans un train en partance pour Bruxelles. C’est alors qu’elle chante la bohème d’Aznavour, pensant avec tristesse au Montmartre de nos jours. Son père s’émeut, applaudit avec fierté, et inonde d’engouement tous les invités. Stéphanie est gênée. Elle sourit amèrement, et choisit de s’absenter quelques instants. Elle en a assez de chanter pour sa famille, et de vivre une vie dépourvue de magie.
Et, à la fin de l’apéritif, son père dit :
– Que le monde de la musique soit maudit ! Le succès ne se mesure pas au talent ! Stéphanie chante mieux que la ‘grande’ Françoise Hardy – sans mentir !
– On peut avoir du talent sans savoir s’en servir, dit Clément.
Et le banquier pense : « on doit bien savoir ouvrir sa bouche, tout en se faisant passer pour une sainte-nitouche ».
En attendant, Stéphanie pense à son passé. La nuit est froide, si froide, pour une âme froissée. Loin des autres, elle s’en veut d’avoir renoncée à son rêve d’interprète. Car, au bois de son cœur, un coin demeure envieux, et croit que sa vie accumule les défaites.
Gabrielle est née au moment où sa carrière s’éloignait progressivement des galères. Ses priorités ont changé et, en bonne mère, elle a mis de côté sa courte carrière. Un an plus tard la cadette, Adeline, est née. Stéphanie se disait de plus en plus comblée. Elle ne percevait pas ses filles comme un obstacle, mais ne chantait plus qu’à de piteux spectacles : pour se dire à elle-même qu’elle allait de l’avant, pour s’orner de bijoux avec son propre argent. Son mari violoniste vivait de ses concerts mais, comme tout couple de bonne société, ils espéraient un jour devenir propriétaires – et éduquer leur fille en toute liberté. C’est ainsi que les parents du couple bourgeois leur ont payé un appartement, rue des Cloys.
Fumant deux cigarettes pour calmer sa peine, bien qu’au fond elle ait un caractère enjoué et des habitudes d’une dame mondaine, Stéphanie rejoint sa famille et joue le rôle attribué aux femmes accomplies : ne jamais se plaindre, sauf au fond de son lit. Ensuite, tout le monde se désintéresse de la carrière ratée de la chanteuse, bien qu’on lui dise :
– Oh ! tu es une poétesse ! Tes chansons sont si belles, ta voix si divine !
Une fois chez eux, ses cousins et ses cousines (et même Roger, le petit frère de Stéphanie) s’interrogent pourquoi elle s’obstine à trimer dans un monde qui lui est interdit.
En attendant, Stéphanie pense à son passé. La nuit est froide, si froide, pour une âme froissée. Loin des autres, Stéphanie s’en veut d’avoir renoncée à son rêve d’interprète. Car, au bois de son cœur, un coin demeure envieux, et croit que sa vie accumule les défaites.

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1 commentaire
  • Un dîner de famille 16 juillet 2013 15:46, par Hélène

    Très bonne idée de publier des nouvelles pendant l’été mais je crois me souvenir que nous vous avions signalé le blog d’une native du 18e dont un certain nombre de nouvelles se situent dans le quartier.

    http://ombellule.blogspot.fr

    Bonnes vacances à tous

    Répondre


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