jeudi 30 mars 2017| 17 riverains
 

Indécision (3)

Dessin © Esther Boussageon

Indécision est le titre d’une nouvelle écrite par Saghi Sofinzon dont nous publierons les épisodes au fil des semaines. Jeune auteur du 18e arrondissement de Paris et redoutable observateur des mœurs locales, l’écrivain puise son inspiration dans les rues d’un quartier qu’il parcourt au quotidien et qu’il connait comme sa poche.

Un choix amène un choix

1

Puis, un dimanche, ils se croisent dans la rue Norvins. Il l’invite à partager une bouteille de vin. Elle craint d’être vue par son mari dépravé, et n’accepte qu’une chose : boire quelques cafés. Ils s’assoient côte à côte, et Clément lui chuchote une ou deux anecdotes aux chutes rigolotes. Il espère la séduire avec tout son argent. Il lui montre sa montre construite sur mesure, lui raconte ses voyages à New York et Milan, et joue le rôle d’un Don Juan démontrant sa droiture, d’un homme d’envergure adoptant une belle posture – d’un Tartuffe empestant de sa propre imposture.

Nathalie est ravie de l’entendre parler et se met à rêver d’une existence glamour, affranchie du traintrain et de ses barbelés, lesquels emprisonnent tout idéal d’amour. Elle se poudre et s’accoude sur l’épaule de Clément, qui lui ment dans le but de paraître charmant :

– J’étais la semaine dernière au festival de Cannes. Gérard a voulu me parler en privé, et...

– T’connais D’pardieu ? Il t’a dit quouâ ? Il est fou, avoue-le, est-ce qu’il est dérangé ?

Il prend une gorgée, levant son petit doigt en l’air, la regarde d’un œil sérieux puis repose son verre.

– Je peux juste dire que c’est un mégalomane… Oh… c’est un rigolo, dit Clément, mais il se prend pour Bonaparte. Mais, il faut l’admettre, c’est quand même mieux que se prendre pour Descartes…

– Quoi ? s’prendre pour des cartes ?

Clément la considère, en demeurant bouche bée : cette incompréhension confirme ses préjugés. Elle est captivée. Elle l’implore de tout savoir. Il lui raconte donc l’histoire, depuis le départ. D’évidence, elle s’en fout si ce qu’il dit est vrai ; si les faits affirmés sont en fait un peu faux. Nathalie préfère souvent au bon grain l’ivraie ; la vérité envoie parfois à l’échafaud. Elle préfère un mensonge succinct et jouissif à un long tête à tête honnête et corrosif. Ils s’observent sans réserve et parlent de leur vie, se confessent et formulent leurs craintes et leurs envies :

– Ch’prends rar’ment l’temps d’m’asseoir en terrasse ! J’me sens tell’ment bien ! J’me sens tell’ment libre !

De minute en minute elle ôte sa carapace, avouant qu’elle attend que quelqu’un la délivre. Leurs mains se rapprochent et s’accrochent leurs regards. Le banquier efflanqué sait flatter Nathalie : il est charmant sous ses airs de jeune homme poli ! Excitée, emballée, cajolée, emportée, elle ne refuse plus de boire un verre dans un bar, et lui caresse la cuisse gauche, sans hésiter.

Il est déjà vingt heures. Ils ont bu un grand cru. Clément et Nathalie semblent plus détendus. Elle croise ses jambes, mordille ses lèvres basanées, il l’arrose de vin et lui propose de monter :

– J’habite rue Caulaincourt : c’est vraiment à côté !

Ses dix ans de mariage avec René l’accablent : est-elle prête à perdre la vie qu’elle a construite, est-elle prête à franchir une ligne infranchissable, est-elle prête à le trahir ; à mentir ensuite ? « Mon mari est un homme qui s’trahit lui-même ! Est-ce qu’il s’est préoccupé d’moi et d’nos problèmes ? Il m’a pô trahi, il m’a pô menti ? Notre amour est pô d’jà anéanti ? Il a pensé à Charlotte pendant qu’il buvait, pendant qu’ch’pleurais, pendant qu’il s’énervait ? »

Ils prennent l’ascenseur. Clément lui caresse les hanches. Elle ne sent que ses doigts et ne voit que ses yeux. Il parcourt son bassin et ses seins et se penche sur ses lèvres imprégnées d’un désir dangereux. Dans la chambre, ils s’embrassent et s’enlacent comme des bêtes, et s’essoufflent et tremblotent, se tripotent et halètent. Oui ! elle a envie qu’il lui dévore les seins :

– Petite pute ! Tu veux que j’te défonce tes reins ?!

Son machisme excite la lascive boulangère ; elle veut que, pour une fois, on la prenne par derrière. Ils prennent leur pied sur le sofa du banquier. Celui-ci a soudain un regard meurtrier. Sa confiance en lui-même est enfin rétablie : pour un temps, il se sent comme un tigre assouvi.

2

De semaine en semaine, Nathalie et Clément commencent à se fréquenter clandestinement. Elle se rend chez le banquier pendant que René boit avec d’autres bouchers au Café du Village, allant jusqu’à employer une baby-sitter recommandée par Gianfranco, son coiffeur.

Durant la première semaine, elle est dominée par l’envie de fuir, de s’évader de la cage qu’aux instants de détresse elle appelle ‘mariage’, qu’aux moments d’espérance elle renomme ‘Grand Partage’. En même temps, elle attend un quelconque déclic qui détournerait René de son addiction. Quand elle pense au divorce, elle est prise de panique ; quand elle pense à René, elle tremble d’aversion. « S’il change, se dit-elle, j’lui donne une aut’chance. J’arrête d’voir Clément et on prendra des vacances ». Et mardi, elle aborde un sujet difficile, tandis qu’il se verse un petit vin de Sicile :

– T’bois trop ! Te voile pas la face, c’t’inutile !

– Ma’arrête un peu… J’bois qu’à l’apéritif.

– Tu t’mens à toi-même, dit-elle, t’es un imbécile.

– T’vas m’foutre la paix !

– En plus, t’coupes court à toutes’nos conversations !

– Mais merde ! Fout mouâ la paix !

Et ils regardent, sans mot dire, la télévision. Les jours passent. Elle sait qu’elle se fourre dans une impasse. Par crainte de le sentir soudain contrarié, elle le confronte moins et se refuse de crier. Elle pense de plus en plus aux baisers de Clément, et redoute ce qu’il adviendra dorénavant. Pour le supporter, elle préfère tout oublier, et par la force des choses elle se forge un cœur d’acier. C’est ainsi qu’elle se prend d’engouement pour Clément, le voit un soir sur deux avec détachement, car son cœur se protège du grand piège des désirs trop vite formulés par ennui, par plaisir.

À suivre...

Lire aussi :
- Indécision (1)
- Indécision (2)
- Un dîner de famille
- Un croisement de chemins

Consultez le blog de Saghi Sofinzon ici

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