samedi 18 novembre 2017| 24 riverains
 

Indécision (1)

Dessin © Esther Boussageon

Indécision est le titre d’une nouvelle écrite par Saghi Sofinzon dont nous publierons les épisodes au fil des semaines. Jeune auteur du 18e arrondissement de Paris et redoutable observateur des mœurs locales, l’écrivain puise son inspiration dans les rues d’un quartier qu’il parcourt au quotidien et qu’il connait comme sa poche.

Trois habitudes, Trois découvertes

1

Un boucher a les mains abimées par le poids des gros sacs, soulevés sans la moindre accalmie. Il reçoit les bovins transportés par convoi bien avant le réveil de sa ville endormie, en conduit quelques uns à travers les rues mortes, mirant fréquemment la même aurore monter, et les livre à ses clients rue Gaston-Couté. Puis l’odeur du café l’éveille et le conforte, pendant qu’il se rapporte à son vin enfûté :

– Quoi ! il n’y a pas d’mal à un p’tit verre ! dit-il au serveur qui, sans amour, le tolère.

Greg voudrait l’avertir des méfaits de l’alcool. Mais, comme tous les barmen, il sait qu’un ivrogne n’écoute aucun conseil, ne prêtant attention à aucune parole qui concerne les ravages des raisins en bouteille.

Avant dix heures, René ouvre sa boucherie, accueille le portefeuille d’une âme nantie, découpe et déplace un cadavre cent fois et le vend à l’avant d’un comptoir qui reluit. Ses deux mains sont déjà congelées par le froid, par la charge et le joug des journées infinies, mais savent supporter très longtemps la douleur, habituées au quotidien de leurs labeurs. Il s’occupe ainsi à oublier ses soucis puis ressent le besoin de remplir sa vessie.

Le long rituel s’arrête au déjeuner, quand René se dandine dans les rues voisines. Il descend la rue Blanche après chaque matinée, et s’obstine trop tôt à poursuivre sa ruine en buvant quelques coups jusqu’à devenir soûl. Une à deux heures plus tard, il se ressaisit, et déloge malgré lui un très long pipi. C’est alors qu’il retourne à sa cave glaciale, entamant calmement ses suprêmes ahans, et nettoie et décrasse la graisse animale et cravache et puis crache comme un bœuf grelottant. Il se permet enfin de fumer son tabac, faisant des ronds en roi, en gardien des commerces, et s’imagine séduire les jours de Sabbat une blonde bimbo au visage de Perse.

Le soir, lorsque la nuit tombe tôt en hiver, René accourt comme un loup se reprendre un verre. Son œil droit se durcit sur le comptoir du bar, car il voit chez les autres ce qu’il voit en lui : cette perte d’envie qui les met à l’écart, et leur vie s’éclipser comme eux-mêmes se fuient. Mais René sait rire de son propre chagrin, et ses amis boulangers attendent qu’il fasse le bobo, le banquier ou le touriste crétins : ces gens servis avec un semblant de grimace. Et avant que se ferment ses lasses paupières, René demande :

– S’te plait, sers-moi un dernier verre.

2

Jadis, Nathalie s’estimait chanceuse de travailler près de la boucherie de René, de déjeuner avec lui presque tous les midis, et de recevoir de sa part des visites spontanées. Depuis peu, elle se sent mal à l’aise et nerveuse, espionnée, observée, et jamais à l’abri, et se dit sans arrêt que leur proximité a volé, mutilé, toute sa liberté.

Aux heures creuses – ennuyeuses – de la boulangerie, Nathalie concilie son envie d’évasion et son devoir machinal envers son mari, qui insulte sa femme quand il la perd de vue au milieu de la fourmilière de la rue. Elle s’immerge dans un océan de piétons, fuit l’œil du quartier et sa perfide inspection, puis parcourt la rue d’Orsel avec frénésie comme un enfant avide de sucrerie – à la recherche de la moindre distraction ou du plus petit ornement d’orfèvrerie.

Elle sillonne les boutiques de la rue des Martyrs, s’adonne au plaisir de porter un saphir et d’essayer des vêtements trop onéreux, habillant sa peau pâle d’un mensonge en dentelle qui lui dit que sa vie est comblée d’étincelles. Elle s’imagine aussi sexy que Marilyn et se pare d’un gloss de couleur purpurine, et rentre dans une spirale d’illusions, se croyant Grace Kelly par admiration pour cette actrice si enviable et si féminine.

Nathalie retourne alors à son quotidien et ressemble soudain à tous les Parisiens. Dans la boulangerie, elle retrouve sa routine, porte un masque souriant et affable, ouvert aux caprices de sa patronne masculine. Impatiente de partir, elle s’invente des vies pour ne pas s’ennuyer au nettoyage : elle se voit dans des croisières, des soirées flambantes, et toutes ces pensées la calment et la soulagent.

À seize heures, Nathalie est enfin affranchie de ce qu’elle considère son devoir conjugal : gagner un salaire comme un moyen de survie, tenir bon tous les jours sans faire de scandale.

Les lundis, elle se refait les ongles aux Abbesses, et discute et papote et gigote et ragote, puis s’aperçoit qu’elle est en retard, et se presse d’aller chercher sa fille, Charlotte, à l’école. Elle prend le même chemin, et se désole et s’affole quand elle s’aperçoit que sa fille est la dernière de la classe à attendre l’arrivée de sa mère.

Les autres jours de la semaine, Nathalie multiplie ses visites chez de faux amis, et peine à trouver un équilibre dans son cœur, attendant René le visage plein de pleurs.

3

Clément est conscient que sa profession l’oblige à soigner son image comme on choie une vitrine. Il craint les reproches de son patron qui exige, de tous ses employés, une parfaite discipline. Son réveil est rarement un combat difficile contre des paupières lourdes et fébriles : il se lève d’un seul coup avec l’esprit tranquille, s’empare de son peignoir, se dénude et l’enfile, se rase à son aise et jamais ne néglige ses cheveux qu’il démêle sous une douche brûlante.

Il regarde les infos mais s’en contrefiche, car il n’a pas le temps de sentir l’épouvante d’un monde qui souffre de sa course trépidante. Il se prépare un œuf à la coque et une salade, s’exaspère un instant d’un Islam en croisade quand il tombe sur une chaîne critiquant le djihad, et se coiffe et agrafe des papiers à relire et reclasse des fichiers puis repasse sa chemise. Il mange en vitesse, car il doit bientôt sortir, et pense aux dimanches où il allait à l’église lorsqu’il voit sur France 2 des homos s’embrasser, lesquels le dégoûtent au point de l’embarrasser.

Il se rend alors, comme un soldat motivé, à sa petite boite qu’il appelle son bureau, s’arrête sur son chemin pour boire un café le téléphone en main jusqu’au quai du métro. Pendant le trajet, il s’informe sur la bourse en lisant le Figaro, parfois les Echos, et s’agace si un clodo aussi gros qu’un ours le bouscule et commence un stressant quiproquo (il déteste le métro, mais n’a plus de voiture : il a perdu son permis le printemps dernier en conduisant rue Saint-Lazare à toute allure). C’est alors qu’il arrive au bureau le premier, car il a l’ambition d’être le meilleur banquier.

Puisqu’il veut monter en grade et prendre la place d’Eugène – son responsable qui lui donne la migraine – Clément s’occupe de la paperasse qui s’entasse, s’attèle activement aux tâches de la semaine, ressasse son stratagème à surpasser Eugène, puis le flatte sournoisement sans la moindre gêne. Clément sait qu’au travail chacun ne pense qu’à soi, et préfère emprunter la déplorable voie qu’il dénomme égoïsme en observant autrui, qu’il renomme besoin face à son propre appétit.

Le soir, quand il rentre d’une journée épuisante, il invite à dîner une nouvelle amante ou se prélasse dans un lounge avec des amis, portant une fois sur trois de nouveaux habits. Si on le complimente sur son apparence, il s’en vante et sourit et commente ces éloges par d’hypocrites mercis pleins de nonchalance. Car, en réalité, le banquier s’interroge : « Comment suis-je perçu ? Que pensent les autres de moi ? Ai-je un comportement gracieux ou maladroit ? »

À suivre...

Lire aussi :
- Un dîner de famille
- Un croisement de chemins

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