dimanche 22 octobre 2017| 24 riverains
 

Indécision (5)

Dessin © Esther Boussageon

Indécision est le titre d’une nouvelle écrite par Saghi Sofinzon dont nous publierons les épisodes au fil des semaines. Jeune auteur du 18e arrondissement de Paris et redoutable observateur des mœurs locales, l’écrivain puise son inspiration dans les rues d’un quartier qu’il parcourt au quotidien et qu’il connait comme sa poche.

Méfiance et Manigances

1

Effrayée par les remarques de sa patronne, Nathalie décide de s’enquérir en cachette des intentions de Clément : est-il malhonnête ? Peut-elle imaginer qu’un jour il l’abandonne, qu’il se débarrasse d’elle si les choses se gâtent, si la bulle de leur liaison gonfle puis éclate ? Parfois, Clément a un regard presque malsain, qui lui fait croire qu’elle n’aurait aucun soutien si René apprenait ce qu’elle cache avec soin. Le corps de Clément insinue qu’il n’appartient à personne, que tout avec lui est incertain. Elle commence à raisonner qu’il la larguera pour une femme plus branchée ; qu’elle en souffrira. Elle veut toutefois en être sûre, suffisamment sûre pour savoir à quoi s’en tenir. Après l’amour, elle le teste en lui demandant :

– Alors, chui un bon coup, ou merde ? ch’peux encore t’servir ? S’tu veux, dis-l’moi, ch’peux encore une fois t’faire jouir.

– Non, dit-il en enfilant son pull en cashmere.

– Chui assez belle ou t’préfères baiser un top modèle ? Ché jamais c’que tu penses, quoi !

– Mais oui… t’es belle. Enfin… dit-il sans réagir.

Il semble hésiter ; trop longtemps réfléchir. Elle se froisse, il rêvasse, c’est alors qu’elle se fâche, pensant que leur rapport s’apparente au mirage des amours sans promesses, des promesses sans gage, des gages d’un ménage bâti sur un cocufiage. Puis pour l’amadouer, il l’invite à sortir. Elle se sent bête, se disant qu’il fréquente d’autres femmes, plus belles, plus riches, et plus influentes : « Comment ch’pouvais croire qu’il s’interess’rait à moi, que ch’rais pas qu’un bon p’tit coup pour un sale bourgeois ? »

Nathalie aime alors Clément avec prudence. Elle choisit de moins répondre à ses messages, de redoubler d’attention et de vigilance, d’attendre avant de lui faire confiance, et de se reconcentrer sur son ménage. Pendant une longue semaine elle prend sa vie en main, bien qu’il lui envoie des textos un peu coquins, et quand elle lui répond elle tempère son langage. Par orgueil fait-il l’effort de l’oublier, jouant d’abord la carte de l’indifférence. Mais il souffre au fond de lui comme un supplicié, tel un garçon qui hait toute résistance.

Lorsqu’il la contacte et la flatte sans aucun tact – espérant la choquer par un mot plein d’impact – son cœur se contracte, se dilate, et craint le moindre acte. Il ignore que l’attente le dévore tout entier, et se ment à lui-même : « elle fait un peu pitié ». Chaque soir, il attend un signe de Nathalie, un petit mot avouant qu’elle aime sa compagnie. Ah ! il n’espère qu’une seule phrase, un seul engagement, « mais rien, rien de sa part », pense-t-il amèrement. Chaque heure, il se répète : « ce soir, elle m’écrira », « plus tard, demain, je la serrerai dans mes bras ». Mais pendant cinq jours elle disparaît de sa vie ! Plus elle prend ses distances et plus il s’en soucie.

2

Un soir, se sentant fade, il lui achète des fleurs et la supplie de le retrouver rue Houdon. Il l’attend près d’un banc avec un air songeur, craignant qu’un refus accentue son obsession. Quand il voit Nathalie arriver, il s’exalte et se hâte à lui offrir les roses incarnates, et c’est à ce moment que son cœur constate qu’il a des sentiments pour la belle boulangère, et que ces émotions ne sont pas passagères.

Au début, elle décline le bouquet de Clément et demande violemment qu’il ne la rappelle plus. Mais il semble si triste : elle doit les accepter, ces roses, pour éviter de le tourmenter. « Elle chope le bouquet avec tant de réticence ! » pense-t-il, la regardant avec méfiance. Ah ! elle le rend fou, si fou, mais pourquoi, pourquoi ? Il a l’impression d’être si maladroit ! Pour quelle raison a-t-elle un tel pouvoir sur lui ? « D’habitude, c’est toujours moi qui fuit ».

Il se pose mille questions, et cherche une explication à cette excessive effusion d’émotion. Est-il réellement tombé amoureux d’elle, lui qui s’amuse tant au jeu de la séduction ? Eprouve-t-il un amour (pour une fois) passionnel, une passion excitée par tant d’hésitations ? Eprouve-t-il un désir encore inassouvi, a-t-il seulement envie qu’elle lui soit asservie ?

À suivre...

Lire aussi :
- Indécision (1)
- Indécision (2)
- Indécision (3)
- Indécision (4)
- Un dîner de famille
- Un croisement de chemins

Consultez le blog de Saghi Sofinzon ici

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