lundi 1er mai 2017| 15 riverains
 

Indécision (4)

Dessin © Esther Boussageon

Indécision est le titre d’une nouvelle écrite par Saghi Sofinzon dont nous publierons les épisodes au fil des semaines. Jeune auteur du 18e arrondissement de Paris et redoutable observateur des mœurs locales, l’écrivain puise son inspiration dans les rues d’un quartier qu’il parcourt au quotidien et qu’il connait comme sa poche.

Un choix amène un choix

1

Autour de la deuxième semaine, elle s’interroge si elle éprouve un peu de culpabilité. Tout en se blâmant, en se faisant le reproche d’être une femme infidèle, immorale et limitée, elle s’enrage contre René et se dit qu’elle ne pourra plus rien lui pardonner. Quand elle parle avec lui, elle ne pense qu’à Clément, se maudit en câlinant sa fille de quatre ans, se crispe de haine et de peine, puis se plaît à se venger de ses inguérissables plaies. Elle évite de rentrer trop tôt à la maison, ne songe pas que son absence éveille des soupçons, dépose parfois Charlotte chez un couple d’amis en prétextant qu’elle a un rendez-vous à Ivry, et commence carrément à dormir chez Clément.

À l’une de leurs soirées passées en tête à tête, Nathalie se convainc que Clément la complète. Allongée près de lui, elle exprime son désir de sortir de la chambre et d’aller dîner. Réticent, il promet de l’y emmener, un jour où il aura moins envie de dormir. – Tu prends déjà goût à te faire entretenir, dit-il.

– Et toi tu t’crois fort en pensant m’tenir. Malgré-toi, t’aimes les femmes qui aiment pô s’soumettre, et tu t’ennuies d’celles qui t’disent oui, jamais peut-être.

– Je m’ennuie aussi de celles qui me refusent tout, dit-il.

– Et pourtant, si on t’refuse rien, t’en joues.

– Crois moi, je n’ai jamais joué avec toi.

– C’est parce que tu sais que j’t’appartiens pô ! Mais si tu m’invites à dîner…

– Non, non… je te répète que je suis fatigué ! s’impatiente-t-il.

– C’bien ça ! J’le savais ! Tu m’baiserais seul’ment chez touâ si tu l’pouvais. T’penses pô qu’j’ai l’droit à un peu d’bonheur ! J’en ai marre d’me cacher dans c’te chambre à coucher !

– D’accord, d’accord, ne t’énerve pas… Je t’emmènerai dîner, mais pas ce soir, je te le promets ! Mais si ton boucher...

– Qu’il aille au diable ! ch’porterai une belle robe, j’mettrai d’beaux bijoux, comme Marylin ! Tu t’l’imagines ? Tu t’l’imagines ou pô ? Tu m’trouverais belle ou pô ? T’vas voir, t’vas même pô m’reconnaître ! Chui si contente ! Elle se jette sur lui et l’embrasse follement, puis exulte de bonheur à travers la fenêtre. L’enthousiasme de Nathalie séduit Clément.

2

Malgré les grossières manières de son amante, il l’introduit aux soirées mondaines et la présente à un cercle de gens qu’il fréquente. Dans ces soirées, ils se sentent plus libres. Ils s’entraînent mutuellement à s’embrasser en public comme s’ils ne cachaient pas leur liaison périodique. Cependant, elle se sent souvent mal à l’aise. Car, auprès de ses amis, Clément a tendance à la taquiner, à plaisanter qu’elle est niaise, à lui faire des remarques d’une subtile malveillance.

Le jeudi, il l’invite chez des gens qu’il méprise, et desquels il médit, même s’il les courtise. Car ils ont tout de même de l’argent, du pouvoir, et Clément aime quand même ces fêtes ostentatoires. Il lui donne rendez-vous dans la rue Lécuyer. Nathalie se fait belle, se parant d’un collier et, lorsqu’ils se retrouvent, ils vont main dans la main vers une station de taxi près de Jules Joffrin. La fête se situe au coin de l’impasse Chartière, dans un appartement décoré de tableaux, de tapis et de bronzes achetés aux enchères, de miroirs et d’armoires, de falots, de bibelots, d’insignes historiques et de commodes d’antiquaires.

Les amants sont reçus par le propriétaire, lequel les invite à faire le tour des lieux. Impressionnée par la richesse qui s’en dégage, Nathalie reste muette, n’en croit pas ses yeux, et donne l’impression à tous les autres convives qu’elle n’a aucune présence et qu’elle manque d’initiative. Clément voit bien qu’elle ne sait pas se comporter en accord avec les règles de bonne société, et l’évite en parlant à quelques accointances, en buvant du champagne, sa boisson par excellence. Une trentaine de minutes plus tard, elle le rejoint, suivant son discours sur le monde contemporain.

– Moi, ch’te l’dis, j’gagne moins bien ma vie depuis l’Euro ! dit-elle. « Je ne vais pas commencer à lui expliquer la politique de l’Europe, c’est trop compliqué… », pense-t-il en regardant les jambes de Nathalie.

– Chui ptet personne, et chui ptet pas née à Neuilly, mais faut pas croire que ch’comprends rien au monde d’aujourd’hui.

– Personne ne croit ça, dit Clément, qui s’enorgueillit.

– C’est ça… excuse-moi si j’ai pô fait d’études. Nathalie le perturbe, et il change d’attitude. Il est moins à l’écoute, s’éloigne du sujet, et se contrarie au moment où elle réfute sa vision de droite, qu’il aimerait propager.

– J’dis c’que ch’pense, dit-elle, c’pô maint’nant qu’j’vé changer. L’homme à côté de Clément lui tourne le dos.

– T’arrêtes d’adopter un accent de banlieusarde ? lui dit Clément. T’arrêtes de faire des commentaires un peu lourdauds ?

– T’saurais même pô r’connaîte c’t’accent ! Chui pas d’Paris, moi ! Il répète ce qu’elle a dit d’une voix nasillarde :

– Chui pas d’paris, moi ! Elle se lève et s’en va et se sent un peu sale.

– Oh ! je te taquine, dit Clément, tu prends tout mal !

– C’est çô, dit-elle, tu t’crois vraiment l’gars l’plus génial. Le reste de la soirée, ils passent inaperçus, et Nathalie ne se croit plus la bienvenue. Malgré lui, Clément commence à s’éprendre d’elle. Plus il l’apprécie, et moins il le révèle.

3

Le vendredi suivant, il lui fait une surprise, se pointant à la caisse de la boulangerie. Elle s’affole, balbutie et le ridiculise, en poussant sa main par peur qu’on les associe. Il n’a jamais pensé qu’elle agirait comme ça, et reste debout avec son orgueil blessé. Quelque chose dans ses yeux le rend indélicat ; il a perdu toute envie de l’embrasser. Il attend que la patronne s’éloigne du comptoir et, prenant un air anormalement égrillard, ne cherche plus à cacher qu’elle le contrarie :

– Qu’y a-t-il, maintenant, as-tu peur de ton mari ? dit Clément.

– Plus jamais (jamais ! t’entends ?) j’veux pô t’voir ici ! Mais t’es fou, t’es cinglé ! T’veux tout foutre en l’air ?

Nathalie, folle de rage, jette ses bras en arrière, se croit seule et l’engueule sans dompter sa colère. Sa patronne les écoute et se fait une idée sur cet homme qui lui semble immobile par fierté. « Qui est-il ? D’où vient-il ? », se demande la patronne. « Vu la manière dont Nathalie le sermonne, il n’est ni son ami, ni son frère, ni son cousin… ». Clément s’en va ensuite, sans montrer son chagrin.

Quelques heures s’écoulent, mais Nathalie reste agitée. Sa patronne lui dit alors, d’un calme emprunté :

– Je dis juste, fais très attention : le quartier a des yeux. Chaque bar a une bouche, chaque boutique ses curieux, et chaque mur des oreilles éveillant les envieux.

– Ché pô d’quoi tu parles, dit Nathalie.

– Je comprends. Ta vie privée ne me regarde pas. Je dis juste, on tombe toujours sur des mauvaises langues.

Et soudain le visage de Nathalie pâlit, s’alanguit et se fige comme un mourant exsangue, en remarquant que Greg a vu la scène entière. Il a forcément tout vu à travers la vitre, puisqu’il s’est assis en face pour manger des huîtres. Il a bien vu Clément se rapprocher d’elle, lui toucher la main comme on cueille des primevères : mais a-t-il compris qu’elle commet un adultère ?

À suivre...

Lire aussi :
- Indécision (1)
- Indécision (2)
- Indécision (3)
- Un dîner de famille
- Un croisement de chemins

Consultez le blog de Saghi Sofinzon ici

Où ça se passe:

Découvrez tous nos articles géolocalisés sur le 18eme arrondissement en un clin d'œil

Partagez cet article:


Un message, un commentaire ?
  • (Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.)

Les commentaires sont modérés à priori, soit avant publication sur le site. Dixhuitinfo.com ne publiera pas les contenus illicites. N'hésitez pas à déclarer tout contenu que vous jugeriez illicite à l'adresse mail redaction@dixhuitinfo.com
 
Derniers commentaires
Les plus lus
Thèmes