mercredi 28 juin 2017| 29 riverains
 

La Rafle, le film : le vrai capitaine Pierret raconté par son fils Alain

Le jour de la sortie au cinéma de La Rafle, le 10 mars 2010, dixhuitinfo a publié le témoignage de Sarah Litmanovitch, habitante du 18e arrondissement de Paris en juillet 1942, date à laquelle ses parents furent déportés vers Drancy avant d’être tués à Auschwitz. Alain Pierret, le fils du capitaine Pierret, incarné par l’acteur Thierry Frémont dans le film, a lu notre article et nous a adressé un texte dans lequel il raconte son 16 juillet 42. Son père revient tout juste du Vél’ dHiv’...

Ancien ambassadeur en Israël et membre de la mission d’étude sur la spoliation des Juifs de France sous l’Occupation, Alain Pierret vit aujourd’hui en Provence.

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Armand Joseph Henri Pierret (1899-1990) Engagé volontaire en 1917, blessé, cité Carrière principalement chez les sapeurs-pompiers de Paris En 1939, commande la compagnie du XVe arrondissement de Paris où se trouvent les usines Citroën et le grand palais des sports du « Vél’ d’Hiv’ » Il terminera sa carrière comme commandant et se retirera en Provence
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« Le 16 juillet 1942, j’attendais avec une certaine impatience dans notre maison, au centre de la caserne des pompiers de la place Violet dans le 15e arrondissement de Paris, de souffler les douze bougies du gâteau censé marquer mon anniversaire. Peut-être un délice (?) à la farine de carottes comme notre mère savait en préparer dans les grandes occasions de cette guerre qui durait depuis deux ans déjà. Le temps passait, ma fringale croissait.

Je devais me contenter de la rondelle de pain que je conservais jalousement dans le sac brodé à mon nom comme nous en avions tous autour de la table pour conserver la ration que chaque après-midi notre mère pesait soigneusement au retour de la boulangerie. Au moins ne ferai-je pas d’envieux chez mes aînés dont le leur était habituellement vide dès le premier repas : les classes à peine achevées au 14 juillet, ils étaient allés faire les moissons chez un cultivateur briard ; là, ils étaient assurés d’une bonne pitance. Mes soeurs, elles, n’en conservent pas le souvenir.

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Dans La Rafle, réalisé par Roselyne Bosch, l’acteur Thierry Frémont incarne la capitaine Pierret.
Photo : Bruno Calvo

Vers 14 heures, papa arriva enfin. Lui, souvent disert, était silencieux, pâle. Ma mère s’inquiéta, que se passait-il ? Capitaine au régiment de sapeurs-pompiers, il commandait depuis trois ans et demi la compagnie de Grenelle. Dans la matinée on l’avait appelé au Vélodrome d’Hiver, ce grand centre sportif où se retrouvaient les fanatiques de la "petite reine" ; par la police sans doute, mais pourquoi ? Des raisons de sécurité, bien évidemment. Lesquelles, il n’en avait aucune idée puisque ne s’y déroulait à ce moment aucune compétition et que, d’évidence, personne ne l’avait mis dans la confidence de l’opération qui se tramait.

"Je reviens du Vel’ d’Hiv’, nous dit-il brièvement, ce que j’y ai vu, entendu, dépasse les limites de l’horreur et de la cruauté humaine. Des milliers de personnes dont de très nombreux enfants sont entassés là depuis plusieurs heures, pleurant, hurlant, réclamant à boire, ne sachant où s’isoler. J’ai fait ouvrir les bornes à incendie et leur ai donné de l’eau." Je n’ai pas souvenir qu’il ait prononcé d’autres paroles.

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A gauche, le capitaine Pierret (cigarette à la main !) avec les officiers du bataillon Ouest, commandé par le chef de bataillon Beinier.

Grâce au film de Rose Bosch et au témoignage si précieux de Fernand Baudvin, dernier survivant de son équipe, j’ai découvert une autre facette du tempérament de mon père. Il est vrai que, le sachant susceptible de répondre vivement à un supérieur, il pouvait naturellement dire son fait à un inférieur, comme on le voit dans La Rafle, admonestant un lieutenant. Mais, outre la distribution d’eau, ce qui m’a le plus impressionné dans ce film est la collecte de centaines de messages ; je les imagine parvenus, dans leur grande majorité, à leurs destinataires, contribuant ainsi à sauver nombre de ceux qui avaient échappé aux premières arrestations. Ce fut aussi le cas de ce "Ruben", au repos ce jour-là, que, à la requête de mon père, Baudvin s’en alla prévenir de ne pas revenir à la caserne ; avec sa femme, il passa en Espagne.

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Le capitaine Henri Pierret et sa famille : à ses côtés, ses fils Yannick, décédé en 1944, et Bernard, engagé volontaire dans la division Leclerc en août 1944. Assis autour de sa femme Yvonne, Alain, futur ambassadeur, et leurs quatre filles. Paris, Grenelle, fin mai 1942.

Existe-t-il des coïncidences prémonitoires, des prédispositions particulières ? Le 16 juillet est mon jour anniversaire. En 1986, je débarquais à Haïfa, en face du mont Carmel, fête célébrée ce jour-là comme l’était jadis la saint Alain, pour prendre mes fonctions d’ambassadeur en Israël et voir aussitôt, en cette saison estivale, sur des bras nus le matricule d’enregistrement dans les camps nazis dont mes interlocuteurs avaient eu la chance de revenir. Plus tard, je participerai aux travaux de la Mission d’étude sur la spoliation des Juifs de France pendant l’Occupation, plus spécialement chargé du recensement et de la restitution des oeuvres d’art répertoriées et pillées méthodiquement par les Allemands.

Pour mes cinq frère et soeurs encore parmi nous, pour moi-même, c’est une grande fierté d’avoir eu pour père cet officier qui, à sa manière, a appliqué la devise des sapeurs-pompiers : "Sauver ou Périr", car il savait certainement qu’en agissant de la sorte il pouvait aussi risquer sa vie. »

Lire aussi sur le même sujet : Juillet 42, la rafle des juifs dans le 18e, témoignages

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6 commentaires
  • Témoignage exceptionnel qui explicite la vision cinématographique du capitaine Pierret. Dans le film ’La Rafle" la reconstitution du Vel’ d’Hiv’ est impressionnante. L’arrivée du capitaine Pierret et de ses pompiers est applaudie par les milliers de juifs entassés qui sont privés d’eau. Sa stupeur et son geste contaire à sa mission restent une des visions fortes du film. Sans ce portait du "vrai" capitaine Pierret nous n’aurions gardé en mémoire que celui de l’acteur Thierry Frémont excellent dans le rôle. Le nom du capitaine Pierret mériterait de figurer sur le mur des Justes au Mémorial de la Shoah. Merci à son fils qui a hérité de sa droiture.

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  • Mon père était aussi pompier de Paris et il ns parlait de cet évènement. Quand j’ai vu le film hier, j’étais remuée.

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  • Mon père était sapeur pompier de Paris à cette époque et en parlait mais nous étions petits ne réalisions pas trop....Quand j’ai vu le film, j’étais toute retournée....

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  • Pourrait-on savoir les noms des sapeurs pompiers qui accompagnaient le capitaine Pieret ce jour là ?
    Mon père était dans une caserne du 15e à l’époque, Grenelle je crois. Je me souviens d’avoir entendu ma mère dire (elle s’adressait à une de ses amies) que mon père avait vu des choses terribles dont il ne pouvait pas parler.
    Un jour en regardant une photo de groupe il m’avait désigné un de ses camarades en disant que celui-ci était Juif et qu’il ne savait pas ce qu’il était devenu.
    Il ne parlait pas beaucoup de cette période, c’est par hasard en lui offrant le livre de l’histoire du régiment que je l’ai vu sur une photo lors de la libération de Paris en août 1944.

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  • Bonsoir,
    Notre association des anciens sapeurs-pompiers de Paris recherche le petit-fils du Capitaine Henri Pierret (6eme cie CS Grenelle) qui résiderait en Provence (à Velaux dans le 13 ?) Celui-ci s’appellerait peut être Daniel ? j’habite Rognac dans les Bouches du Rhône ;
    Merci de se mettre en rapport avec moi au 06 87 91 73 04
    Salutations.

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  • Les seize encore vivants des élèves officiers du peloton inter-armes d’Extrême-Orient, sont fiers de compter parmi eux Bernard, un des fils du Cne henri Pierret.

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