Strict Standards: Only variables should be passed by reference in /home/dixhuiti/www/config/ecran_securite.php on line 245
Le 104, objet culturel enfin identifié - dixhuitinfo.com - l'actualité du 18e arrondissement de Paris
lundi 22 décembre 2014| 81 riverains
 

Le 104, objet culturel enfin identifié

Dans l’entrée du 104, côté Curial, le "jardin" accueille les familles, les amateurs de théâtre, de danse ou de jonglage et tous ceux qui souhaitent y passer un moment. Photo : ©R.Eludut

Entre maison de quartier et scène nationale, comment le 104, aux confins des 18e et 19e arrondissements de Paris, s’est-il construit une identité ? Lors de son ouverture en novembre 2008, ce lieu était vu comme un endroit innovant et unique. S’il a d’abord largement déçu, il semble aujourd’hui avoir trouvé sa place. Enquête.

Assise sur un banc entourée de ses deux plus jeunes fils, Madame Li* est venue au Centquatre comme tous les samedis, regarder son aîné s’entraîner avec ses amis, pendant que les plus petits déambulent dans la halle de l’immense bâtiment. Squelette de métal aux toits recouverts de verre, l’endroit fait penser à une gare aux proportions démesurées, légèrement intimidante.

Le fils de Madame Li, Alex*, 24 ans, pratique le hip-hop depuis dix ans. Sa spécialité, le sol. Ses figures, il les réalise sur les mains, la tête ou les coudes mais rarement sur ses deux pieds. Venir au Centquatre est relativement nouveau pour cet habitant de la cité voisine. « Cela fait un an que je m’entraîne ici, lance-t-il entre deux pas de danse. Je peux danser toute l’après-midi et ma mère vient avec les petits. On est ensemble et au chaud. C’est bien mieux que de zoner gare du Nord ! »

JPEG - 48.4 ko
Le 104 affiche une programmation riche en spectacles, renouvelée tous les trois mois. ©GuillaumeVieira

Un « espace public d’un nouveau genre »

Dans cet espace réservé aux pratiques libres que l’on appelle "le jardin", ils sont nombreux à être venus s’entraîner ce samedi. Pendant qu’une jeune fille travaille ses pointes, d’autres enchaînent les pas de modern jazz, les figures de hip-hop ou les mouvements de danse contemporaine. Vincent, lui, attend une amie pour répéter Tartuffe de Molière. Etudiants au Cours Florent, situé dans la rue adjacente, ils préparent les concours du Conservatoire National. « Je viens quasiment tous les jours, explique le garçon de 23 ans, c’est le seul endroit où on peut répéter tranquilles. »

« On est bien loin du vide angoissant et froid qui régnait dans ce lieu il y a à peine deux ans », constate José-Manuel Goncalves, directeur du 104 depuis septembre 2010. Auparavant directeur de la Ferme du Buisson - l’une des plus grandes scènes nationales de France – il a remplacé Robert Cantarella et Frédéric Fisbach, directeurs du Centquatre de novembre 2008 à juin 2010. À 50 ans, l’homme dynamique et ambitieux a souhaité en faire un « espace public d’un nouveau genre ». Un endroit qui soit à la fois un lieu de création, et surtout, un lieu connecté au 19e arrondissement de Paris, dans lequel il est implanté.

Aujourd’hui, le public afflue des 19e, 18e, 10e et 20e arrondissements, mais aussi des banlieues proches et du centre de Paris. Le jour, les adeptes viennent profiter des expositions, du restaurant et du "Café Caché", de la boutique Emmaüs, de la librairie, ou encore, de la « Maison des petits ». Le soir, ils viennent assister à la programmation variée de spectacles et de représentations artistiques. Les 50 000m2 d’espace sont toujours bien remplis et près de 900 artistes vivent sur place.

« Un vrai cadeau »

Avec une entrée rue Curial et une autre rue d’Aubervilliers, le bâtiment est situé au cœur d’un quartier sensible du 19e arrondissement. La cité Curial-Cambrai, la plus peuplée des cités HLM de Paris. 11 500 habitants. Dès son ouverture, on promet au Centquatre son lot d’affrontements entre bandes rivales et de dégradations. « Il y en a eu, et il y en aura toujours, explique José-Manuel Goncalves. Mais aujourd’hui, il y a plus de monde qui circule et donc moins de problèmes. »

JPEG - 56.3 ko
Anciennes pompes funèbres de Paris, le 104 dispose d’une surface au sol de 39 000m2. L’espace est souvent occupé par des expositions et attractions temporaires. Ici, l’exposition Waste Landscape en juillet 2011. ©A.B

« Un endroit comme ça, c’est un vrai cadeau, on n’a pas envie de l’abîmer », estime Kevin, 26 ans. Assis par terre, jean-baskets et bonnet sur la tête, le jeune homme s’étire en regardant ses copains. Marseillais, il n’est que de passage à Paris mais il vient tous les jours au Centquatre. « Si seulement on avait un endroit comme ça à Marseille, ajoute-t-il, on ne serait pas obligés de s’entraîner à la gare SNCF et il y aurait beaucoup moins d’histoires ! » Electricien, il danse depuis quatorze ans, par passion. « Je sais bien que je n’en ferai pas mon métier, mais quand je vois des endroits comme ça, ça fait rêver. »

Avant José Manuel Goncalves, Robert Cantarella et Frédéric Fisbach, hommes de théâtre, avaient tenté l’aventure. Répondant à un appel à projet lancé par la mairie de Paris, ils proposaient une direction basée sur l’invisibilité. « L’objectif était de fonder une école de Paris, où tous les artistes pourraient cohabiter, explique Robert Cantarella. On leur promettait une bourse de 1 200 euros par mois et la possibilité de s’installer en résidence. En contrepartie, chaque artiste devait ouvrir ses portes au public une fois par mois. » « Quand j’ai appris qu’ils avaient remporté l’appel à projet, se souvient José-Manuel Goncalves, lui aussi candidat à l’époque, j’ai envoyé un email au maire du 19e, Roger Madec, je lui ai dit : « bonne chance ! » »

L’échec initial du 104

Défenseurs d’un théâtre d’art très pointu, les deux metteurs en scène ont fait du Centquatre un lieu très attendu. Avant l’inauguration, ils avaient déjà reçu près de 3 400 demandes de résidence de la part d’artistes venus du monde entier. Impatients et soumis à la pression de la mairie, ils décident d’ouvrir les portes du bâtiment avant que les travaux ne soient terminés.

À l’ouverture le 11 novembre 2008, pas de café, pas de restaurant, et pas de chauffage, en plein mois de novembre. Le lieu est froid et peu accueillant. « On a très mal calculé notre coup, estime aujourd’hui Robert Cantarella, on en a fait beaucoup trop avant l’ouverture. Les gens ne pouvaient qu’être déçus. » La direction de Robert Cantarella et Frédéric Fisbach est un échec. Perçu comme un endroit austère et trop loin des préoccupations du quartier, le Centquatre est largement rejeté par les habitants.

JPEG - 26.7 ko
En poste depuis septembre 2010, José-Manuel Goncalves veut un 104 "joyeux et festif". Photo : ©Lydie-SIPA

« C’était inadmissible, se souvient Jean-Marc Adolphe, à l’origine du mouvement "Un autre 104 est possible", cents millions d’euros ont été consacrés à la rénovation du 104. Et puis la ville de Paris et le département dépensaient près de huit millions d’euros par an pour un lieu toujours vide et inoccupé. » Lorsque les deux directeurs démissionnent, le lieu affiche un déficit de 700 000 euros. « Nous avons été les brises glaces, déclare Robert Cantarella, nous avons tout misé sur l’invisibilité or il faut donner envie au public, ce que nous avons fait trop tard. »

La bonne intuition de JMG

« On ne venait jamais ici avant, raconte Hatem, 29 ans, danseur de hip-hop et électricien par intérim. C’était toujours vide, ou alors, il y avait des Mercedes parquées devant le bâtiment et des mannequins qui venaient faire des défilés. Il n’y avait pas de place pour nous ! » « L’espace n’était pas moins libre, décrypte Jean Bourbon, directeur des publics du 104 depuis septembre 2010, mais pour autant, il n’était pas occupé parce que les gens n’arrivaient pas à s’identifier au lieu. »

Le changement, indéniablement lié à l’arrivée de celui que l’on surnomme JMG, s’est effectué petit à petit. Bourreau de travail, José-Manuel Goncalves passe 17 heures par jour au Centquatre. Il instaure une programmation ambitieuse qui change tous les trois mois et assiste aux premières de chaque spectacle afin de recueillir les impressions du public. « C’est particulièrement fatiguant, raconte Virginie Duval, attachée de presse, mais c’est ce renouvellement perpétuel qui attire autant de monde. »

Les résultats sont là. Selon le 104, le nombre de visites a été multiplié par dix et les chiffres d’affaires des différents commerces ont augmenté de 30 à 50 %. « On a fait en douze mois ce que je pensais faire en trois ans », déclare, le nouveau directeur. Crâne rasé, grands yeux bleus et sourire satisfait, JMG a des airs de Jean-Claude Van Damme. Pour ses équipes, il est la clef de la réussite. « Nous voulions garantir la diversité et amener le public à considérer que la culture fait partie de la vie, explique Jean Bourbon, chargé de l’accueil du public. Nous avons réussi grâce à l’intuition de JMG. » « C’est un directeur extraordinaire, qui se bouge et qui n’hésite pas à nouer des partenariats avec des acteurs locaux », insiste le maire d’arrondissement, Roger Madec.

JPEG - 75.6 ko
Située au coeur du 104, la nef Curial est un véritable point de ralliement pour tous les artistes amateurs qui viennent répéter dans le bâtiment. ©Henriette Desjonquères & Paul Fargues

Un public fidèle et conquis

Aujourd’hui, Hatem et ses amis ne s’entraînent plus qu’au 104. Et c’est toujours le même rituel. Ils arrivent entre 13 et 14 heures. Ils s’entraînent, discutent, demandent des conseils aux autres danseurs et préparent leur prochaine représentation, qu’ils présenteront aux Champs-Elysées ou à Saint-Michel, hauts-lieux touristiques de la capitale. Le soir, ils repartent vers 18 heures, lorsque les agents de sécurité les invitent à laisser la place aux spectacles prévus en soirée.

18h30. Le restaurant local, Les grandes tables, se rempli à vue d’œil. Des groupes se retrouvent autour d’un verre de vin rouge et d’un plateau de fromage. Après les danseurs, les familles et les étudiants, c’est un autre public qui envahit le Centquatre. Plus âgé, plus bobo aussi. Ils viennent voir Land’s End, mis en scène par le collectif Berlin, et semblent emballés. Le Centquatre a enfin trouvé son public. Un public mixte et changeant, comme ce bâtiment immense aux milles visages.

*Les prénoms ont été changés

« C’était un projet trop ambitieux »
Les raisons de l’ échec initial selon Robert Cantarella

Malgré sa déception d’avoir échoué l’aventure, Robert Cantarella, toujours habitant du 19e arrondissement et fidèle du Centquatre, revient sur les raisons de ce naufrage. Pour ce marseillais de 53 ans, les fautes sont partagées et la mairie du 19e a aussi sa part de responsabilité. Témoignage.

« Nous avons mis tout notre cœur dans ce projet. Nous avons arpenté les rues du 19e arrondissement comme des témoins de Jéhovah. Nous avons visité près de 2 800 chantiers avec Frédéric. Nous avons recruté 60 personnes pour le restaurant, le café, la Maison des petits et la boutique Emmaüs. Tout ce qui existe aujourd’hui au Centquatre faisait partie de notre projet initial. La mairie nous imposait trois conditions : en faire un lieu où cohabitent toutes les pratiques artistiques, qui soit à la fois local et international et qui dégage, dès le départ, 30% de recettes propres. C’était un projet trop ambitieux. Nous ne nous sentions pas encore prêts lorsque la mairie nous a mis la pression pour ouvrir les portes du Centquatre. Nous avons donc ouverts avec 1 300 levées de réserve, c’est à dire, des choses pas finies ! Pas de café, pas de restaurant, pas de chauffage… Et puis on était trop loin des préoccupations des gens. Par exemple, on faisait rentrer beaucoup d’argent grâce à des défilés de mode mais on s’éloignait de la population. Le reste du temps, la halle était vide. La mairie a finalement décrété qu’elle ne pouvait pas mettre autant d’argent dans quelque chose qui ne se voit pas or tout notre projet était bâti sur l’invisibilité. On était vraiment fatigués, on se demandait s’il fallait continuer. Puis il y a eu un deuxième appel à projet et c’est José-Manuel qui l’a emporté. Il a voulu faire quelque chose de beaucoup plus proche d’une scène nationale. C’est bien pour le public. Il a quand même suivi notre idée en conservant les résidences mais ce qu’on lui a livré, c’est un lieu identifié au niveau international, bien implanté localement et sans aucune levée de réserve. »

Où ça se passe:

Découvrez tous nos articles géolocalisés sur le 18eme arrondissement en un clin d'œil

Partagez cet article:


Un message, un commentaire ?
  • (Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.)

Les commentaires sont modérés à priori, soit avant publication sur le site. Dixhuitinfo.com ne publiera pas les contenus illicites. N'hésitez pas à déclarer tout contenu que vous jugeriez illicite à l'adresse mail redaction@dixhuitinfo.com
 
Derniers commentaires
Thèmes